RENOUVELER L’ÉTUDE DE L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE
Published Date:3 février 2026

RENOUVELER L’ÉTUDE

DE L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE

 

Nuno da Silva Gonçalves sj

 

Le 4 août 2024, le pape François a publié une lettre sur le rôle de la littérature dans la formation, qui a été présentée en son temps dans notre revue[1]. Le 21 novembre 2024, une nouvelle lettre a été rendue publique, cette fois-ci sur le renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Église[2]. Dans ce document, le Souverain Pontife se préoccupe de la formation, en particulier celle des nouveaux prêtres et des autres agents pastoraux, reconnaissant dans l’étude de l’histoire de l’Église un outil capable d’aider, en particulier les prêtres, « à mieux interpréter la réalité sociale ». Ce souci du Pape pour la formation est particulièrement saillant du fait que les deux premières interventions lors de la conférence de presse présentant le document ont été données par le cardinal Lazzaro You Heung-sik et S.E. Mgr Andrés Gabriel Ferrada Moreira, respectivement préfet et secrétaire du Dicastère pour le Clergé. Ils ont été suivis par les interventions, dans une perspective plus historique, du professeur Andrea Riccardi et de la professeure Emanuela Prinzivalli.

Au début de la lettre, le pape François se déclare conscient que dans le parcours de formation des candidats au sacerdoce déjà « une bonne partie de l’attention est consacrée à l’étude de l’histoire de l’Église »[3]. Ce que le Souverain Pontife tient à souligner va toutefois au-delà d’une « connaissance approfondie et précise des moments les plus importants des vingt siècles de christianisme ». Il s’agit plutôt de promouvoir « une véritable sensibilité historique » et « une claire familiarité avec la dimension historique propre à l’être humain », c’est-à-dire la capacité à nourrir le lien avec les générations qui nous ont précédés. Une telle sensibilité, réaffirme le Pape, « aide chacun de nous à avoir le sens des proportions, le sens de la mesure et une capacité à comprendre la réalité sans abstractions dangereuses et désincarnées, telle qu’elle est et non pas telle qu’on l’imagine ou qu’on voudrait qu’elle soit ». L’étude de l’histoire, ajoute François, nous protège « d’une conception trop angélique de l’Église, d’une Église qui n’est pas réelle parce qu’elle est sans taches ni ses rides ». Il faut donc confier à l’histoire la tâche d’aider à « regarder l’Église réelle pour pouvoir aimer cette Église qui existe véritablement et qui a appris et continue d’apprendre de ses erreurs et de ses chutes ». En ce sens, seule une Église qui reconnaît ses « moments sombres » devient capable de comprendre les taches et les blessures du monde dans lequel elle vit, et si elle essaie de le guérir et de le faire grandir, elle le fera de la même manière qu’elle tente de se guérir et de se faire grandir, même si souvent elle n’y parvient pas ».

 

L’importance de nous relier à l’histoire

Bien que le pape François ait à l’esprit la formation des candidats au sacerdoce, il ne veut pas que l’on oublie que nous avons tous « besoin de renouveler notre sensibilité historique ». Cette sensibilité constitue une défense contre les idéologies, qui trouvent un terrain fertile chez ceux qui sont sans racines et méprisent l’histoire, ignorant ou rejetant « la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations ». La compréhension de la réalité, poursuit le Souverain Pontife, exige une approche diachronique, « alors que la tendance dominante est de se fier à des lectures des phénomènes qui les aplatissent dans la synchronie : bref, dans une sorte de présent sans passé », ce qui constitue souvent « comme une forme d’aveuglement qui nous conduit à nous occuper et à gaspiller de l’énergie pour un monde qui n’existe pas, en posant de faux problèmes et en nous orientant vers des solutions inadéquates ».

La mise en garde du pape François à l’égard de ceux qui méprisent ou manipulent la mémoire, prétendant l’adapter aux intérêts des idéologies dominantes, est claire : « Face à l’effacement du passé et de l’histoire ou aux récits historiques “tendancieux”, le travail des historiens, sa connaissance et sa large diffusion peuvent constituer une barrière aux mystifications, aux révisionnismes intéressés et à cet usage public particulièrement engagé dans la justification des guerres, des persécutions, de la production, de la vente et de la consommation d’armes et de tant d’autres maux ». C’est pourquoi, conclut le Souverain Pontife, Le rôle des historiens et la connaissance de leurs travaux « sont aujourd’hui décisifs et peuvent être l’un des antidotes pour lutter contre ce régime mortifère de haine qui repose sur l’ignorance et les préjugés »[4].

 

Puis, se référant à ce qui est écrit dans l’encyclique Fratelli tutti (nn. 116 et 164-165), François réaffirme qu’une compréhension et une interprétation rigoureuses du passé sont indispensables pour « la transformation du monde actuel au-delà des déformations idéologiques n’est pas possible ».

 

La mémoire de toute la vérité

 

Au sujet de la « vérité toute entière », le pape François rappelle que dans la généalogie de Jésus, racontée par saint Matthieu, « rien n’est simplifié, effacé ou inventé ». Si tel a été le cas dans l’histoire du salut, il doit en être de même dans l’histoire de l’Église où il faut reconnaître les insuffisances, les lacunes et les infidélités. « Nous ne devons pas inviter à oublier », conclut le pape, avant d’ajouter, en citant à nouveau Fratelli tutti (n° 249) : « On ne progresse jamais sans mémoire, on n’évolue pas sans une mémoire complète et lumineuse. […] Je ne me réfère pas uniquement à la mémoire des horreurs, mais aussi au souvenir de ceux qui, dans un contexte malsain et corrompu, ont été capables de retrouver la dignité et, par de petits ou grands gestes, ont fait le choix de la solidarité, du pardon, de la fraternité ».

 

Outre la mémoire, la recherche de la vérité historique est nécessaire pour que l’Église puisse engager – et collaborer à – des processus de réconciliation et de paix sociale. Dans ces contextes, comme le rappelle également Fratelli tutti (n° 226), « ce n’est qu’à partir de la vérité historique des faits qu’ils pourront faire l’effort, persévérant et prolongé, de se comprendre mutuellement et de tenter une nouvelle synthèse pour le bien de tous ».

 

L’étude de l’histoire de l’Église

Pour souligner davantage l’importance de l’étude de l’histoire de l’Église, le pape François consacre la dernière partie de sa lettre à ce qu’il appelle de « petites observations ».

 

La première concerne le risque d’une approche purement chronologique ou apologétique, qui font de l’histoire de l’Église un simple « support à l’histoire de la théologie ou de la spiritualité des siècles passés ». Une telle approche conduirait à « une manière d’étudier et, par conséquent, d’enseigner l’histoire de l’Église qui ne favoriserait pas cette sensibilité à la dimension historique » que le Souverain Pontife souhaite encourager. En effet, l’histoire est une tentative de compréhension du passé, à travers l’approfondissement des contextes et des motivations et l’attention portée à l’enchaînement des causes et des effets. Il ne s’agit pas d’un récit froid d’une succession de faits.

 

La deuxième observation invite à dépasser, dans l’enseignement de l’histoire de l’Église, « une présence encore subsidiaire par rapport à une théologie, qui se montre alors souvent incapable d’entrer véritablement en dialogue avec la réalité vivante et existentielle des hommes et des femmes de notre temps ». À juste titre, comme l’affirme le pape François, l’histoire de l’Église, même si elle est enseignée dans le cadre des études théologiques, « ne peut être déconnectée de l’histoire des sociétés ». Pour notre part, nous ne pouvons que nous réjouir de la reconnaissance de l’autonomie de l’histoire de l’Église par rapport à la théologie. Bien qu’elle soit de la plus haute importance pour les études théologiques – comme le Souverain Pontife le réaffirmera plus loin dans le document –, elle reste une partie de la science historique avec laquelle elle partage la méthodologie, ayant pour objet un aspect incontestablement important de la vie sociale.

 

La troisième observation est encore de nature méthodologique et concerne l’importance d’une éducation adaptée aux sources, à travers la promotion de la lecture, avec des outils appropriés, des textes fondamentaux de l’histoire du christianisme, parmi lesquels ceux du christianisme antique, comme la Lettre à Diognète, la Didaché ou les Actes des martyrs.

 

La quatrième observation exige, dans l’étude de l’histoire de l’Église, « rigueur et précision », mais aussi « passion et implication », propres à ceux qui, « engagés dans l’évangélisation, n’ont pas choisi une position neutre et aseptique, parce qu’ils aiment l’Église et l’accueillent comme une Mère telle qu’elle est ».

 

Liée à celle-ci, la cinquième observation touche au « lien entre l’histoire de l’Église et l’ecclésiologie ». Cette dernière reçoit de la recherche historique « une contribution indispensable » pour « être véritablement historique et mystérique ».

 

En introduisant la sixième et avant-dernière observation, le pape François avoue qu’elle lui tient particulièrement « à cœur ». Il s’agit de « l’effacement des traces de ceux qui n’ont pas pu faire entendre leur voix au cours des siècles, ce qui rend difficile une reconstruction historique fidèle ». Le Souverain Pontife se demande donc : « n’est-ce pas un champ de recherche privilégié, pour l’historien de l’Église, que de mettre en lumière autant que possible le visage populaire des derniers, et de reconstruire l’histoire de leurs défaites et des oppressions qu’ils ont subies, mais aussi de leurs richesses humaines et spirituelles, offrant des outils pour comprendre les phénomènes de marginalité et d’exclusion d’aujourd’hui ?».

 

Enfin, dans sa dernière remarque, le Pape demande que l’on retrouve « toute l’expérience du martyre, dans la conscience qu’il n’y a pas d’histoire de l’Église sans martyre et qu’il ne faut jamais perdre cette mémoire précieuse. Même dans l’histoire de ses souffrances, « l’Église reconnaît que, de l’opposition même de ses adversaires et de ses persécuteurs, elle a tiré de grands avantages ». (Gaudium et spes, n.44) C’est précisément là où l’Église n’a pas triomphé aux yeux du monde qu’elle a atteint sa plus grande beauté ».

Dans les derniers mots de sa lettre, le pape François tient à réaffirmer une fois de plus l’importance du sérieux dans les études, et il ne pourrait être plus clair : « je voudrais vous rappeler que nous parlons d’étude, et non de bavardage, de lecture superficielle, de “copier-coller” de résumés sur Internet ». Enfin, reprenant les mots de son discours prononcé devant les étudiants et le monde universitaire à Bologne en 2017, il écrit : « l’étude sert à se poser des questions, à ne pas se faire anesthésier par la banalité, à chercher un sens à la vie[…] Voilà votre grand devoir : répondre aux refrains paralysants du consumérisme culturel par des choix dynamiques et forts, avec la recherche, la connaissance et le partage ».

 

* * *

L’étude de l’histoire de l’Église a depuis longtemps dépassé les murs des institutions ecclésiastiques. L’étude de l’Église dans son évolution s’est en quelque sorte « sécularisée », impliquant des chercheurs de diverses origines et adoptant pleinement la méthodologie propre aux sciences historiques : une méthodologie attentive non seulement aux sources documentaires, mais aussi ces sources que sont les monuments et les oeuvres artistiques, notamment l’architecture, la peinture, la sculpture et la musique. Reconnaître la « sécularisation » de l’histoire de l’Église n’empêche en rien les ecclésiastiques de continuer à s’engager dans son étude avec sérieux et compétence. D’ailleurs, un tel engagement ne peut que favoriser les initiatives de collaboration et d’approfondissement entre les courants historiographiques et les différentes perspectives d’étude, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, avec de nombreux résultats, dans de nombreuses initiatives académiques qui impliquent à parts égales des enseignants et des chercheurs d’institutions universitaires ecclésiastiques, catholiques ou publiques.

 

La Lettre sur le renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Église est principalement consacrée à la formation des prêtres et des autres agents pastoraux. Néanmoins, ses enseignements sont d’une grande actualité pour tous les chrétiens, car tous ont besoin d’être dotés d’outils qui les aident à « mieux interpréter la réalité sociale » dans une perspective non seulement synchronique, mais aussi diachronique. L’objectif est précisément d’avoir, comme on peut le lire au début du document, « le sens des proportions, le sens de la mesure et une capacité à comprendre la réalité sans abstractions dangereuses et désincarnées, telle qu’elle est et non pas telle qu’on l’imagine ou qu’on voudrait qu’elle soit ».

Lors de la conférence de presse présentant le document, le professeur Andrea Riccardi a affirmé que « la perte du sens historique est un aspect de la déculturation des religions » et a tenu à rappeler que le Concile Vatican II, au contraire, a opéré « un tournant par rapport à une méfiance générale et consolidée envers l’histoire ». Approfondir ce tournant est la tâche de l’histoire de l’Église, c’est pourquoi, outre le renouveau dans l’enseignement et la recherche, il est souhaitable, a réaffirmé le professeur Riccardi, que « ces pages importantes du Pape ne soient pas laissées de côté, mais soient le signe, comme le disait Pietro Scoppola, du début d’un « historicisme humaniste, ouvert aux valeurs de la transcendance ». Nous le souhaitons également.

 

 

© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2025 – n. 0225

 


[1].    Cfr D. Mattei, «Ponte indispensabile per il dialogo con la cultura. La lettera di papa Francesco sulla letteratura», in Civ. Catt. 2024 IV 186-191. https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2024/documents/20240717-lettera-ruolo-letteratura-formazione.html

[2].    https://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2024/documents/20241121-lettera-storia-chiesa.html

[3].    Actuellement, le premier cycle des études de théologie comprend deux à quatre cours semestriels d’histoire de l’Église, selon les programmes académiques des différentes facultés de théologie. 

[4].   Nous pouvons penser que des phénomènes tels que le wokisme ou la cancel culture peuvent faire l’objet de ces avertissements du Pape. En ce qui concerne le wokisme, cf. N. Faria, «Il wokismo, un brusco risveglio», in Civ. Catt. 2024 III 62-75.