R26R3M An open Bible with a quote in Greek from the Scriptures. Jesus Christ is holding th book.
Les documents du Concile Vatican II figurent parmi les textes les plus invoqués de la vie ecclésiale contemporaine et parmi les moins relus. Ils sont davantage cités que véritablement rencontrés. Dans ses catéchèses prononcées lors des audiences générales du mercredi, le pape Léon XIV a ouvert une voie différente, en offrant à l’Église une relecture du Concile qui ne passe pas par ses controverses, mais remonte à sa source vivante. De même que saint Augustin, dans un jardin de Milan, fut conduit par l’expression Tolle, lege (« Prends et lis ») à la lecture de la parole de Dieu, ainsi Léon XIV prend le texte conciliaire et le lit, invitant par ce geste l’Église à faire de même. Si Vatican II est comparable à une grande cathédrale, le Pape ne nous a conduits ni à une porte latérale, ni dans une chapelle retirée, mais devant le portail principal qui donne accès à tout le reste : Dei Verbum, la parole de Dieu. Avant tout ce qui est dit sur l’Église, sur le monde moderne et sur la liturgie, le Concile remonte au fait originel : Dieu parle, et cette parole s’appelle « amitié ».
Un choix non évident : pourquoi Vatican II et Dei Verbum ?
Le thème lui-même est significatif. Le 60e anniversaire de la clôture du Concile Vatican II a été célébré le 8 décembre 2025 ; pourtant, Léon XIV ne le mentionne jamais comme motif de son choix. Ce qui rend celui-ci encore plus significatif : un choix libre révèle une priorité.
Comme chacun de ses prédécesseurs, le Pontife exprime dès la catéchèse introductive son désir de « redécouvrir la beauté et l’importance de cet événement ecclésial »[1]. Mais, pour lui, le Concile n’est pas un fait historique clos sur lui-même. Il ne s’agit pas de répéter ce que Vatican II a dit, mais de réaliser à nouveau ce qu’il a accompli. Le Pape veut que l’Église « accueille la riche tradition » qui l’a caractérisée et qu’en même temps elle s’interroge « sur le présent et renouvelle la joie de courir à la rencontre du monde pour lui porter l’Évangile ». Pour accomplir aujourd’hui ce que le Concile a fait alors, il faut revenir à ses textes, en saisissant le même esprit qui les a inspirés. Léon XIV le suggère avec la tonalité de la mystagogie augustinienne : cette génération « a redécouvert le visage de Dieu comme Père qui, dans le Christ, nous appelle à être ses enfants ». Pour le Pontife, relire le Concile signifie se mettre à la recherche de ce même visage. C’est en ce sens que certains théologiens parlent de Vatican II comme d’« un événement théologique en cours »[2].
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Léon XIV indique un dernier guide, l’« école de Marie, Mère de l’Église ». En elle, la Parole a trouvé son auditrice la plus attentive et la plus aimante. La révélation de Dieu est, comme tout vrai dialogue, un acte de vulnérabilité divine où Dieu s’expose gratuitement, car l’amour ne retient rien de soi[38]. Le fiat de Marie est la réponse humaine à ce don, une parole authentique qui porte en elle toute la finitude et tout le courage de qui ne se protège pas du risque de la rencontre, mais l’embrasse par avance, avec générosité. Dans le fiat de Marie, les deux fragilités — celle de Dieu qui se confie dans l’annonce et celle de l’homme qui se rend présent et disponible — se touchent, et de ce contact naît l’amitié qui sauve.
Le fiat de Marie nous précède et déborde dans l’histoire, engendrant des fils, suscitant des voix, enfantant des paroles fécondes qui témoignent de cette rencontre, et ainsi elle devient « Mère de l’Église ». Newman a reconnu en Marie le modèle de tout développement croyant : dans l’accueil de la Parole, Marie « ne pense pas qu’il lui suffise de l’accepter, mais elle s’y arrête ; elle n’en prend pas seulement possession, mais elle la fait fructifier ; il ne lui suffit pas de lui donner son assentiment, mais elle la développe ; non seulement elle lui soumet sa raison, mais elle l’y applique »[39]. C’est dans cet ordre d’écoute accueillante, de demeure contemplative et de développement organique et ecclésial que la Parole croît en nous comme elle a crû en Marie. Dans cette compagnie vaste et vivante, elle nous tend la main pour que nous entrions dans cette rencontre avec espérance et sans crainte[40].
© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr n.0126
Le premier pas révèle toujours la direction. Après avoir conclu le cycle de catéchèses du mercredi sur Jésus-Christ notre Espérance, initié par le pape François pour l’Année jubilaire, Léon XIV a choisi une nouvelle série qui pose les fondements de son pontificat : une lecture approfondie des documents du Concile Vatican II, à commencer par Dei Verbum. Cet article montre comment ces catéchèses mettent en lumière les thèmes centraux du document conciliaire, de la relation entre l’Écriture et la Tradition au rôle du Saint-Esprit, en soulignant que la Révélation demeure un dialogue vivant d’amitié entre Dieu et l’humanité. Le Concile n’est correctement compris et n’ouvre l’avenir que s’il reprend son point de départ à la source : Dieu et sa Parole. L’auteur est doctorant en théologie dogmatique à l’Université pontificale grégorienne.
[1] Cf. Léon XIV, Catéchèse. Le Concile Vatican II à travers ses Documents. Catéchèse introductive, 7 janvier 2026. Pour les cinq catéchèses sur Dei Verbum (14 janvier – 11 février 2026), cf. www.vatican.va/content/leo-xiv/it/audiences/2026.index.html/. Les citations, sauf indication contraire, renvoient à la dernière catéchèse mentionnée.
[2] Cf. M. Levering, An Introduction to Vatican II as an Ongoing Theological Event, Washington, DC, The Catholic University of America Press, 2017. Cette catégorie plonge ses racines dans la nature même des Conciles, dont Nicée — « événement de Sagesse », surgi de l’« événement Jésus-Christ » — demeure le paradigme normatif : cf. A. Begasse de Dhaem, « Le 1700e anniversaire du Concile de Nicée. Le document “Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur” de la Commission théologique internationale », in Civ. Catt. 2025 II.
[3] Cf. G. Caprile, «Tre emendamenti allo schema sulla Rivelazione. Appunti per la storia del testo», in Civ. Catt. 1966 I 214-231.
[4] Cf. G. Caprile, « Tre emendamenti allo schema sulla Rivelazione. Appunti per la storia del testo », in Civ. Catt. 1966 I 214-231.
[5] Benoît XVI, Discours lors de la Rencontre avec les curés et le clergé de Rome, 14 février 2013, in https://tinyurl.com/3y2w27w6/. Le dernier discours thématique de Benoît XVI porta sur Vatican II. Léon XIV semble en reprendre le fil conducteur.
[6] Cf. le titre déjà significatif de R. D. Witherup, Scripture: Dei Verbum, New York, Paulist Press, 2006.
[7] La structure de Dei Verbum le démontre, passant de la Révélation (nn. 1-6) à sa transmission (nn. 7-10), pour ne parvenir à l’Écriture qu’au n. 12
[8] La structure de Dei Verbum le démontre, passant de la Révélation (nn. 1-6) à sa transmission (nn. 7-10), pour ne parvenir à l’Écriture qu’au n. 12
[9] Léon XIV, Catéchèse 1. « Dieu parle aux hommes comme à des amis », 14 janvier 2026.
[10] Cf. François, Encyclique Lumen fidei, 29 juin 2013, n. 15 : « Celle que Dieu nous adresse en Jésus n’est pas une parole de plus parmi tant d’autres, mais sa Parole éternelle (cf. He 1, 1-2) ».
[11] Cf. Léon XIV, Catéchèse 5. « La Parole de Dieu dans la vie de l’Église », 11 février 2026 : « La Sainte Écriture, confiée à l’Église et par elle gardée et expliquée, joue un rôle actif […]. Tous les fidèles sont appelés à s’abreuver à cette source ».
[12] Cf. J. Wicks, « Six texts by Prof. Joseph Ratzinger as “peritus” before and during Vatican Council II », in Gregorianum 89 (2008/2) 270.
[13] La Dei Verbum reprend ici un nœud théologique laissé ouvert par le Concile de Trente (cf. H. Denzinger – P. Hünermann, Enchiridion Symbolorum, n. 1501). Cf. Y. M. J. Congar, La tradition et les traditions, Paris, Fayard, 1960, 209-228 ; J. Ratzinger, « Kommentar zu Dei Verbum », in Lexikon für Theologie und Kirche, II, Freiburg, Herder, 1967, 498-528.
[14] Cf. François, Lumen fidei, n. 36 : « La théologie […] n’est pas seulement parole sur Dieu, mais avant tout accueil et recherche d’une intelligence plus profonde de cette parole que Dieu nous adresse, parole que Dieu prononce sur lui-même, car il est un dialogue éternel de communion, et il admet l’homme à l’intérieur de ce dialogue ».
[15] Cf. Léon XIV, Catéchèse 1 : « Dieu parle aux hommes comme à des amis
[16] Augustin d’Hippone, s., Enarrationes in Psalmos 30, II, 3 (PL 36, 231).
[17] Cf. Léon XIV, Catéchèse 2. « Jésus-Christ révélateur du Père », 21 janvier 2026.
[18] Cf. Commission théologique internationale, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. 1700e anniversaire du Concile œcuménique de Nicée (325-2025), Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2025, 17. Le terme « consubstantiel » dans le Credo ne suffit pas à lui seul à manifester la divinité du Fils, mais s’insère dans une série de termes scripturaires et liturgiques (« Dieu de Dieu », « lumière de lumière », « vrai Dieu de vrai Dieu »).
[19]Cf. Léon XIV, Catéchèse 3. « Un seul dépôt sacré. Le rapport entre Écriture et Tradition », 28 janvier 2026.
[20]Cf. I. Ker, Newman on Vatican II, Oxford, Oxford University Press, 2014. Pour Ker, DV 8 est le cas le plus explicite où la notion newmanienne de développement doctrinal est entrée directement dans les documents conciliaires.
[21]Cf. S. Morgan, John Henry Newman and the Development of Doctrine. Encountering Change, Looking for Continuity, Washington, DC, The Catholic University of America Press, 2021, 246-249 ; 268 s.
[22]Cf. ibid., 207.
[23]Cf. N. Steeves, « John Henry Newman : dottore della fedeltà creatrice », in Civ. Catt. 2025 III 323-335.
[24]Cf. M. Levering, An Introduction to Vatican II…, cit., 20-49. L’auteur souligne comment Vatican II affirme à la fois la dimension personnelle et la dimension cognitivo-propositionnelle de la Révélation, en laissant ouvert leur entrelacement comme un nœud théologique fécond.
[25]Cf. Léon XIV, Catéchèse 4. « La Sainte Écriture : Parole de Dieu en paroles humaines », 4 février 2026.
[26]Pour un approfondissement des théologies catholiques de l’inspiration qui ont précédé et préparé la formulation de DV 11 — du modèle thomiste-instrumental de Pierre Benoit au modèle moniste-prédéfini de Karl Rahner, jusqu’à la proposition bonaventurienne-ecclésiale de Ratzinger —, cf. A. Pidel, The Inspiration and Truth of Scripture. Testing the Ratzinger Paradigm, Washington, DC, The Catholic University of America Press, 2023, 15-100.
[27]L. Alonso Schökel, La Bibbia alla luce della scienza del linguaggio, Brescia, Paideia, 1987, 70.
[28]Cf. Benoît XVI, Verbum Domini, n. 17 : « Bien que le Verbe de Dieu précède et excède la sainte Écriture, celle-ci néanmoins, en tant qu’inspirée par Dieu, contient la Parole divine (cf. 2 Tm 3, 16) “d’une manière tout à fait singulière” ».
[29]Cf. ibid., n. 7 : « Tout cela nous fait comprendre pourquoi, dans l’Église, nous vénérons grandement les saintes Écritures, bien que la foi chrétienne ne soit pas une “religion du Livre” : le christianisme est la “religion de la Parole de Dieu”, non d’“une parole écrite et muette, mais du Verbe incarné et vivant” (saint Bernard de Clairvaux). C’est pourquoi l’Écriture doit être proclamée, écoutée, lue, accueillie et vécue comme Parole de Dieu, dans le sillage de la Tradition apostolique dont elle est inséparable (cf. DV 10) ».
[30]Cf. Léon XIV, Catéchèse 5. « La Parole de Dieu dans la vie de l’Église », 11 février 2026.
[31]Cf. A. Pidel, The Inspiration and Truth of Scripture…, cit., 80-100. L’Écriture comme parole de Dieu ne se révèle pleinement qu’à l’intérieur du sujet vivant qui l’a engendrée et qui continue de la recevoir dans la foi.
[32]Cf. Benoît XVI, Verbum Domini, nn. 6-21 (« Le Dieu qui parle ») ; nn. 22-28 (« La réponse de l’homme au Dieu qui parle »).
[33]Cf. François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, nn. 20-24 (« L’Église en sortie ») ; nn. 68-70 (« Les défis de l’inculturation de la foi ») ; et nn. 115-118 (« Un peuple aux multiples visages »).
[34]Cf. J.-L. Chrétien, Fragilité, Paris, Minuit, 2017.
[35]Id., La Voix nue. Phénoménologie de la promesse, Paris, Minuit, 1990, 209.
[36]Ibid., 216.
[37]Ἐγώ εἰμι, ὁ λαλῶν σοι. En assumant le Nom divin (cf. Ex 3, 14), Jésus ne se borne pas à s’identifier, mais se révèle comme Celui en qui Dieu est essentiellement le Parlant, toujours tourné vers un « tu ».
[38]Cf. Thomas d’Aquin, s., Commentaire sur l’Évangile selon saint Jean, vol. II, Bologna, Edizioni Studio Domenicano, 2019, 657 : « Or, manifester la vérité convient au propre de l’Esprit Saint. C’est en effet l’amour qui porte à la révélation des secrets » ; ibid., 775 : « En effet, c’est un véritable signe d’amitié que l’ami révèle à l’ami les secrets du cœur […] ; or, en nous rendant participants de sa sagesse, Dieu nous révèle ses secrets ».
[39]J. H. Newman, Sermoni su temi di attualità – Sermoni all’Università di Oxford, Bologna, Edizioni Studio Domenicano, 2004, 682.
[40]L’auteur remercie les jésuites Jean-Pierre Sonnet, Henry Shea, Paul Gilbert et Christopher Grodecki pour leur relecture de son article et pour le dialogue avec eux, qui a enrichi ces pages.
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