3EMJT9M Madrid, Comunidad De Madrid, Spain. 6th June, 2026. Pope Leo XIV during the Vigil with Youth at Plaza de Lima, part of Pope Leo XIV's visit to Madrid, Spain, June 6, 2026. (Credit Image: © Adelina Cobos/ZUMA Press Wire) EDITORIAL USAGE ONLY! Not for Commercial USAGE!
Du 6 au 12 juin, le pape Léon XIV sera en Espagne pour son quatrième voyage apostolique. Une visite annoncée depuis longtemps et placée sous la devise « Alzad la mirada » (« Levez les yeux »), tirée de l’Évangile selon saint Jean, qui invite à porter son regard au-delà des préoccupations quotidiennes afin de redécouvrir la présence de Dieu et de s’ouvrir aux autres.
Parmi les nombreuses étapes prévues, l’une des plus attendues est sans aucun doute celle qui verra, pour la première fois, un Souverain Pontife se rendre aux îles Canaries. Deux journées presque entièrement consacrées à la question des migrants et à l’accueil qui caractérise le peuple canarien, comme Léon XIV lui-même l’a rappelé le 10 mai dernier lors du Regina Caeli, en remerciant la population de l’archipel « d’avoir permis l’arrivée du navire de croisière Hondius transportant des malades atteints du hantavirus »[1].
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Que signifie vivre sur l’une des routes migratoires les plus dangereuses du monde ? Nous avons posé la question au père Josep Buades Fuster sj. Actuellement engagé au sein de la fondation ECCA Social, le père Buades possède une longue expérience au Service jésuite des migrants en Espagne. Aumônier de Stella Maris, l’Apostolat de la Mer du diocèse des Canaries, il est également membre de la section diocésaine pour les migrations et participe au Réseau ecclésial d’hospitalité atlantique.
L’archipel des Canaries se situe à proximité des côtes nord-occidentales de l’Afrique : à peine 112 km séparent Tarfaya (Maroc) de Puerto del Rosario, sur l’île de Fuerteventura. Environ 220 km séparent également d’autres points névralgiques entre le Maroc et les Canaries : El-Ouatia (port de Tan-Tan) et Arrecife à Lanzarote, El Marsa et le port d’Arguineguín à Grande Canarie, ou encore la route reliant Bojador à Arguineguín.
Cependant, ces dernières années, on a observé une recrudescence des déplacements empruntant des routes bien plus longues : les 800 km qui séparent les ports mauritaniens de Nouadhibou ou de Nouakchott des ports canariens de La Restinga (El Hierro) ou de Los Cristianos (Tenerife). Si l’on considère Dakar (Sénégal) ou Banjul (Gambie), les distances atteignent même 1 400 à 1 500 km.
Les traversées en embarcations pneumatiques semi-rigides sur les « courtes distances » peuvent être effectuées en deux ou trois jours, les parcours intermédiaires en une semaine et les plus longs en dix jours. Ces durées supposent toutefois des conditions de navigation optimales, ce qui est plutôt rare. Il n’est pas exceptionnel que certains dérivent pendant deux ou trois semaines.
Ces voyages sont extrêmement dangereux : lorsque le carburant vient à manquer, les embarcations sont livrées aux courants qui les entraînent vers le sud-ouest, en pleine mer, ou aux alizés qui les poussent inexorablement vers le sud. Perdre sa route signifie s’enfoncer dans des « zones aveugles » de l’océan. Les survivants qui atteignent les Canaries portent les marques de brûlures, d’insolation, de déshydratation sévère et d’hypothermie, sans compter le traumatisme psychologique indélébile d’avoir vu leurs compagnons perdre la vie.
La population totale des Canaries est comparable à celle d’une grande ville européenne, mais les défis auxquels elle doit faire face sont plus complexes, notamment en raison de l’éloignement du Vieux Continent. Comment la population locale affronte-t-elle ces défis, en particulier celui de l’accueil des migrants ?
Certaines années sont restées gravées dans la mémoire collective : 2006, avec la première « crise des cayucos », lorsque plus de 31 000 personnes arrivèrent aux Canaries par voie maritime ; 2020, avec la réactivation de la « route canarienne » après douze années de relative accalmie ; 2023, qui a vu l’arrivée de près de 40 000 personnes ; et 2024, avec un pic de près de 47 000 migrants.
Le premier défi est de nature administrative : trouver des hébergements dignes durant les premières phases d’identification, orienter vers le système de protection internationale ceux qui y ont droit, protéger les mineurs non accompagnés, identifier les victimes de traite des êtres humains et gérer la situation de ceux qui demeurent dans une zone d’ombre juridique lorsque le rapatriement est impossible.
Entre la fin de l’année 2020 et le début de l’année 2021, les autorités, appliquant des orientations politiques européennes, ont tenté d’empêcher les migrants arrivés dans l’archipel de rejoindre le continent. On nourrissait alors l’illusion que cela constituerait un moyen de dissuasion pour la « route atlantique ».
Le prix de cette stratégie a été élevé : elle a soumis les migrants à des conditions de vie indignes et a engendré chez la population canarienne un profond sentiment d’oppression, comme si nous étions devenus une « île-prison ». Heureusement, cette approche a été abandonnée : on n’a plus empêché les personnes munies d’un passeport de poursuivre leur voyage et des transferts vers la péninsule ont été organisés pour les personnes les plus vulnérables.
Que disent les dernières données ? Quelles sont les tendances des arrivées de migrants ? Qui sont les personnes qui choisissent d’emprunter cette route ? Quelle est la destination de leur voyage ?
En 2025, 17 788 étrangers sont entrés irrégulièrement aux Canaries. En 2026, au 30 avril, 2 276 personnes avaient été recensées, soit environ 22 % du chiffre enregistré à la même période de l’année précédente.
Il convient toutefois de faire preuve de prudence : je crains que l’attention portée à la route migratoire atlantique ne finisse par fausser la perception réelle de la population d’origine immigrée aux Canaries.
En réalité, 23 % de la population résidant dans l’archipel est née à l’étranger, même si seulement 15 % possède officiellement une nationalité étrangère. De nombreux immigrés ont déjà acquis la nationalité espagnole grâce à la résidence, et beaucoup sont arrivés en tant qu’Espagnols d’origine nés au Venezuela ou à Cuba.
Les principaux groupes de résidents nés à l’étranger proviennent du Venezuela, de Cuba, de Colombie, d’Italie, du Maroc, d’Allemagne, du Royaume-Uni et d’Argentine. Au début de l’année 2025, ces groupes représentaient ensemble 356 000 personnes sur une population totale d’environ 2 260 000 habitants.
Dans une large mesure, l’immigration en provenance du Venezuela et de Cuba plonge ses racines dans notre propre histoire, puisque de très nombreux Canariens ont émigré vers ces terres. Si l’on exclut les personnes nées au Maroc, les Africains installés durablement aux Canaries sont peu nombreux ; il s’agit essentiellement de jeunes qui ont été placés sous la protection du gouvernement canarien et qui restent sur place après leur majorité.
La plupart des migrants africains poursuivent en effet leur parcours vers la péninsule espagnole et, dans certains cas, vers d’autres pays européens.
Le Pape consacrera beaucoup de temps à la question migratoire. Sa première rencontre, au port d’Arguineguín, sera précisément avec les acteurs de l’accueil. Puis, le lendemain, il rencontrera les migrants du centre « Las Raíces », l’une des principales structures d’accueil temporaire de l’archipel. Comment l’accueil est-il organisé sur l’île ?
J’évoquais précédemment la dimension « administrative » de l’accueil. Pourtant, celui-ci, en tant que dynamique sociale, va bien au-delà des premières formalités.
Il englobe l’accompagnement dans le processus d’enracinement social, l’insertion professionnelle, la formation et la régularisation. Il exige également une vigilance constante concernant les droits de ceux qui sont menacés d’expulsion ou victimes d’exploitation.
Mais plus encore, il nous pousse à construire un « nous » plus inclusif, en résistant aux tentations de revendiquer une « préférence nationale » ou de créer des divisions.
La société canarienne conserve la mémoire du rôle vital qu’a joué l’émigration pour la survie des générations passées. Elle reconnaît et valorise les liens de sang avec les immigrés qui portent en eux l’héritage de nos ancêtres. C’est une société consciente de son rôle de trait d’union entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.
Le gouvernement des Canaries partage cette sensibilité, tout comme les deux diocèses de l’archipel : celui des Canaries et celui de Tenerife (Nivariense).
Une très belle initiative relie les deux diocèses à d’autres réalités ecclésiales de la péninsule : les « Corridors d’hospitalité » (Corredores de Hospitalidad), un projet global d’accueil coordonné entre les diocèses canariens et ceux de la péninsule.
Caritas et les secrétariats diocésains pour les migrations sélectionnent les bénéficiaires — souvent de jeunes anciens mineurs placés ou des personnes en situation de grande vulnérabilité —, organisent leur transfert vers des organismes sociaux ecclésiaux d’autres diocèses et coordonnent leur accueil.
Les diocèses d’accueil de la péninsule prennent ensuite en charge le logement, la formation, l’accompagnement juridique et la recherche d’un emploi afin de favoriser l’intégration réelle de ces personnes dans leur nouveau lieu de vie, tout en allégeant la pression exercée sur les ressources limitées de l’archipel canarien.
Parallèlement, d’autres programmes existent, portés soit par les diocèses, soit par des congrégations religieuses. Ils sont consacrés à l’accueil des mineurs, à des maisons familiales pour les jeunes anciens protégés ou pour les femmes rescapées de la traite, ainsi qu’à des parcours de formation et d’insertion professionnelle.
En tant que jésuites, quelle est votre présence historique dans les îles et quelle est votre contribution à la communauté locale ?
La Compagnie de Jésus entretient un lien ancestral avec les Canaries.
Saint José de Anchieta, l’apôtre du Brésil, était originaire de Tenerife. En 1570, au port de Tazacorte (La Palma), le bienheureux Inácio de Azevedo et ses trente-neuf compagnons subirent le martyre.
Il subsiste également de précieux témoignages architecturaux antérieurs à l’expulsion des jésuites de 1767, notamment l’église Saint-François-de-Borgia à Las Palmas de Grande Canarie.
Aujourd’hui, outre la communauté jésuite elle-même, plusieurs œuvres apostoliques jouent un rôle important :
– le collège Saint-Ignace-de-Loyola à Las Palmas ;
– la fondation ECCA.edu, présente dans tout l’archipel et gérée conjointement avec le gouvernement canarien, qui offre une formation aux adultes dans la continuité de l’héritage de Radio ECCA ;
– la fondation ECCA Social, active non seulement dans les îles mais aussi dans d’autres régions d’Espagne et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, qui travaille auprès des migrants et développe des programmes destinés à l’enfance, aux femmes et à la coopération éducative.
Il existe également deux petits centres de spiritualité à Grande Canarie et à Tenerife, un Centre Loyola, tandis que les jésuites accompagnent les Communautés de Vie Chrétienne (CVX), collaborent avec les Équipes Notre-Dame et participent activement à diverses pastorales diocésaines, notamment celles des migrations, de la pastorale pénitentiaire et de Stella Maris.
Cette année, pour la toute première fois, un Souverain Pontife visitera les îles Canaries. Quelle signification cette visite revêt-elle pour vous ?
Le Saint-Père arrive aux Canaries à un moment où il est devenu une référence morale universelle, bien au-delà des frontières du monde catholique, grâce à ses appels pressants en faveur de la paix et de la justice.
Dans ce contexte, sa défense des migrants et de leur dignité humaine résonnera avec une force particulière. J’espère que cet appel éveillera les consciences de ceux qui façonnent l’opinion publique et mettra un terme à l’instrumentalisation politique du phénomène migratoire.
Mais nous n’attendons pas seulement un phare moral ; nous espérons aussi un encouragement spirituel dans notre service auprès des plus vulnérables : des enfants à naître aux immigrés, en passant par toutes les victimes de l’injustice.
Nous espérons qu’il nous aidera à ouvrir les yeux pour reconnaître en eux le visage même du Christ.
Nous souhaitons également que la lumière du Vicaire du Christ renforce les liens de la communion ecclésiale.
Sa visite ne durera que deux jours, mais nous sommes certains de savoir conserver et transmettre la mémoire de son enseignement.
© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr 0126
[1] https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/angelus/2026/documents/20260510-regina-caeli.html
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