2NH348G A woman participating in a live nativity scene places a lamb on Pope Franciss shoulders at the Church of St Alfonso Maria dei Liguori in the outskirts of Rome, Italy on January 6, 2014. The event was part of the feast of the Epiphany, which commemorates three kings visit to the baby Jesus after his birth in Bethlehem. - Pope Francis will celebrate his 10th anniversary of pontificate on March 13. Photo by Vatican Media (EV)/ABACAPRESS.COM
L’étonnement de la Parole
Le caractère inassimilable du pape François est proportionnel aux Écritures bibliques qu’il aimait, elles aussi inassimilables. Il y a quelque chose de têtu, de résistant et de radicalement narratif (ou encore de radicalement poétique) dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, que l’on retrouve dans la personne de Jorge Mario Bergoglio, grand lecteur de la Bible comme il fut aussi grand lecteur de la littérature.[1] La Bible est une pierre d’achoppement comme le pape François a été lui-même une pierre d’achoppement. Il faut sans doute commencer par cette donnée, qui apparente le pape François à la Bible qui l’inspirait, celle d’une parole tenace, surprenante, qui met en liberté. Une histoire évangélique aidera à faire une « composition de lieu » en ce sens.
Dans un article publié en 2024 dans la revue America et intitulé « L’accent mis par le pape François sur la Bible et la miséricorde – et pourquoi cela incommode tant de catholiques », John W. Martens reprend l’histoire du démoniaque en Marc 5.[2] Il en résume la finale : « Après que Jésus a chassé les démons de l’homme qui vivait parmi les tombes, les gens supplient Jésus de partir. Le démoniaque, lui, le supplie de pouvoir le suivre. Jésus refuse en lui disant : ‘Rentre chez toi, auprès des tiens, raconte leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi et comment il a fait preuve de miséricorde à ton égard’ » (Mc 5,19). Martens cite à ce point le commentaire du théologien Micah D. Kiel (dans son ouvrage Reading the Bible in the Age of Francis) : « La miséricorde est la surprise dont les gens ne veulent pas parce qu’elle signifie qu’ils n’ont aucun moyen de prédire ce que Dieu fera et à qui il le fera ».[3] Martens poursuit alors : « Pour le démoniaque, celui à qui la miséricorde a été manifestée, cette miséricorde est une surprise qui apporte la joie en abondance. Pour les gens de la région, [c’est le contraire] : quand ils ‘vinrent voir ce qui s’était passé (…), ils furent effrayés’ (Mc 5,14-15). Ils voulaient que Jésus parte ».
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Dans l’audience du mercredi 23 octobre 2019, le pape François a ainsi affirmé : « La nature de l’Église émerge du livre des Actes, où elle n’est pas une forteresse, mais une tente capable d’élargir son espace (cf. Isaïe 54,2) et de faire place à tous »[35]. Cette image de l’Église-tente est devenue le titre du document de travail du dernier synode (28 octobre 2023), où elle revient seize fois. La tente est une habitation on the move, et elle se prête étonnamment à la symbolique de l’Église en route qu’est l’Église synodale.
Il est tentant de « composer » les deux métaphores qui viennent d’être évoquées, ce que n’a pas fait le pape François : le texte biblique, en tant que « tissage », est-il une « tente qui s’élargit » ? Le « magistère des métaphores » qui a caractérisé le ministère du pape François doit-il se prolonger par un sensus fidei métaphorique, c’est-à-dire par une créativité métaphorique de la part du peuple de Dieu ? Oui, bien sûr, et la fin de cet essai constituera un petit exercice en ce sens.
Lorsque l’auteur du Prologue du quatrième évangile annonce du Logos qu’il « a planté sa tente au milieu de nous (eskēnôsen en hēmin) », il reprend et active les paroles du Siracide à propos de la Sagesse : « celui qui m’a créée m’a fait planter la tente (skēnēn) et m’a dit : “Fixe la tente (kataskēnôson) en Jacob et prends héritage en Israël” » (24,8). Nous n’avons pas conservé le texte hébreu de Si 24, mais les variations grecques sur l’étymon skēn– font apparemment écho au verbe šākan en hébreu, et donc à l’inhabitation divine de la šekînâ. Le jeu d’écho est dans ce cas bilingue, et d’autant plus singulier. L’expression du nouveau – l’inhabitation du Verbe dans le « nous » des hommes – s’est ainsi infiltrée dans l’expression ancienne, de manière à « élargir son espace » (ici aussi un écho à Is 54,2 : « élargis l’espace de ta tente, étends les toiles de ta demeure [miškan] »). La fortune des Écritures dans ses réemplois est celle d’un tissu qui s’étend, d’une tente qui s’élargit[36].
*
Au début de cet essai, il a été question de la pierre d’achoppement qu’a représenté le ministère du pape François. Les métaphores qu’il a créées ou recréées au long des douze ans de son pontificat sont autant de servantes de la Parole de Dieu. Elles sont cette Parole en version pastorale, dans une adresse à tous. Elles ont surpris les chrétiens lorsqu’elles ont été mises en jeu, et elles les surprendront encore, de quelque bord qu’ils soient. Elles sont un testament vivant du pape poète. Elles continueront à produire leur effet, à la fois déchirant et remaillant. Elles deviendront une tente pour tous dans l’Église de Dieu, qui est elle-même une tente qui s’élargit.
© Editions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr – n.0126
On peut dire que le pape François a exercé un « magistère des métaphores » en réinterprétant les récits bibliques, les poèmes et les oracles en expressions structurantes capables d’orienter la vie du peuple de Dieu. Cet article examine une série de ces métaphores et analyse les implications magistérielles du discours poétique du pape François : il manifeste la fidélité de Dieu à sa Parole et motive la réponse de l’Église d’une manière qui dépasse le seul discours rationnel.
[1] Voir la « biographie littéraire » de Jorge Mario Bergoglio établie par Antonio Spadaro, «La vita senza poesia non funziona», in Papa Francesco, Viva la poesia! , Milano, Ares, 2025, 9-47; dans le même volume, voir aussi A. Spadaro, «J.M. Bergoglio, il maestrillo creativo. Intervista all’alunno Jorge Milia», 201-220. L’épisode de l’invitation adressée à l’écrivain Jorge Luis Borges par le jeune Bergoglio, en régence au collège de Santa Fe, a été raconté en divers lieux ; voir notamment les pages de A. Ivereigh, The Great Reformer : Francis and the Making of a Radical Pope, New York, Henry Holt and Company, 2014, 80-82. La foi de Jorge Mario Bergoglio dans la médiation de la littérature dans les existences personnelles s’est exprimée de manière singulière dans sa Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation publiée le 17 juillet 2024. Voir notamment Pape François – W. Marx, Louée soit la lecture, Paris, Équateur, 2024.
[2] J. W. Martens, «Pope Francis’ Focus on the Bible and Mercy—and why so many Catholics are Uncomfortable with it», America Magazine, 5 janvier 2024 (édition en ligne). Voir aussi, du même auteur, sur la même revue : «Pope Francis’ Biblical Roots» (23 avril 2025).
[3] M.D. Kiel, Reading the Bible in the Age of Francis, Eugene, OR, Cascade Books, 2019, 15.
[4] C’est en tout cas le premier critère par ordre d’apparition dans la vie du jeune Ignace (voir Autobiographie, § 7-8).
[5] Pape François, Homélie du dimanche 26 janvier 2025 (Dimanche de la Parole).
[6] S. Falasca, «‘Quello che avrei detto al concistoro’. Intervista con il cardinale Jorge Mario Bergoglio, arcivescovo di Buenos Aires», 30 Giorni 25 (2007) 11, 18-21.
[7] Voir J.-P. Sonnet, «Querida Amazonia, fra racconto e metafora», La Civiltà Cattolica 4081 (2020) III, 71-77. « La poésie est pleine de métaphores », a expliqué Bergoglio, « comprendre les métaphores aide à rendre la pensée agile, intuitive, flexible, aiguë» et à déjouer la médiocrité de tant de discours modernes autoréférentiels et destructeurs (Papa Francesco, «Discorso alla comunità de “La Civiltà Cattolica”», in La Civiltà Cattolica 4001 (2017) I, 447).
[8] Pape François, «Audience générale», Bibliothèque du palais apostolique, mercredi 10 juin 2020 ; voir aussi Id., «Lutte avec Dieu», Méditation en la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, mardi 12 janvier 2016.
[9] Parmi les nombreuses mentions et allusions, voir Ex 3,10 ; 3,17 ; 12,34-42 ; 13,3-17 ; Dt 5,6 ; 1 Sm 12,6 ; Is 51,10-11; Mi 6,4 ; Ps 114,1 ; Ac 7,36-40.
[10] Pape François, «Le Dieu des surprises», Méditation en la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, lundi 8 mai 2017 : «L’Esprit est le don de Dieu, notre Père, qui nous surprend toujours : le Dieu des surprises (…). Parce que c’est un Dieu vivant, qui habite en nous, qui meut notre cœur, qui est dans l’Eglise et qui marche avec nous ; et sur ce chemin, il nous surprend toujours (…). De même qu’il a eu la créativité de créer le monde, ainsi, il a la créativité de créer des choses nouvelles tous les jours».
[11] Voilà qui recoupe la «consolation sans cause précédente» d’Ignace de Loyola (Exercices Spirituels, § 330), qui «vient uniquement de Dieu», lequel peut «entrer, sortir, produire» directement dans l’âme les consolations sans cause et, de cette façon, l’attirer «toute entière dans l’amour de sa divine majesté».
[12] Voir J.-P. Sonnet, «Inscrire le nouveau dans l’ancien. Exégèse intra-biblique et herméneutique de l’innovation», dans NRT 128 (2006) 3-17.
[13] Voir notamment P.C. Phan, «Why Pope Francis sees the Good Samaritan as the Parable for our Times», America Magazine, 9 février 2023 (edition en ligne).
[14] Augustin d’Hippone, «Sermon 171 : Se réjouir dans le Seigneur », § 2 : https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/augustin/sermons/sermons2/171.htm
[15] De manière significative, cette interprétation est reprise par le pape Léon XIV : «[Jésus] est le bon Samaritain qui est venu à notre rencontre. “Il a daigné, dit saint Augustin, s’appeler notre prochain. Car Jésus-Christ s’est peint sous les traits du Samaritain secourant ce malheureux, abandonné sur le chemin par les voleurs, couvert de blessures et à demi-mort” (La Doctrine chrétienne, I, 30.33)» (Allocution à Castel Gandolfo, le 13 juillet 2025).
[16] Paul VI, Allocution à l’occasion de la dernière session publique du Concile (7 décembre 1965) ; disponible sur www.vatican.va.
[17] Document de Aparecida, Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes. Disciples et missionnaires de Jésus-Christ pour que nos peuples aient la vie en Lui : «Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie» (Jn 16,4), § 26.
[18] G. Gutiérrez, à l’occasion de la présentation du livre du card. G.L. Müller, Pauvre pour les pauvres. La mission de l’Église, Rome, Libreria Editrice Vaticana, 2014 (25 février 2014).
[19] Pape François, «Discours aux participants au Congrès international de la pastorale des grandes villes (27 novembre 2014)», disponible sur www.vatican.va.
[20] Pape François, «Discours à la Fondation Populorum Progressio», 16 septembre 2022.
[21] Pape François, «Discours aux Petites sœurs missionnaires de la charité», 25 mai 2023.
[22] En faisant allusion au Samaritain qui verse un onguent sur les plaies du blessé, François commente : «Il nous manque de toucher les misères, ce qui nous porte à l’héroïcité comme le font les médecins, infirmiers, qui ont touché le mal de la pandémie et ont choisi de rester» (émission Che tempo che fa, Canale Nove, 7 février 2022).
[23] On pourrait dire que la métaphore de l’Église comme «hôpital de campagne», chère au pape François, dérive de celle du Samaritain, qui panse les plaies de l’homme blessé (Lc 10,34) là où il le trouve, sur le bord de la route, avant son transfert dans un lieu sûr. D’autres histoires bibliques s’ajoutent à cette source, ainsi les récits où Jésus, approché par une multitude de malades, les guérit sur place (Mc 1,32-34 ; Lc 4,40) ; de manière analogue, la première communauté chrétienne devient un lieu accueillant des infirmes de toutes sortes (Ac 5,12-16). La priorité de la guérison des personnes «sur le champ» l’emporte sur tout autre agenda.
[24] B. Oiry, interrogée par S. Bada Silas, « De Verbum Domini au dimanche de la Parole de Dieu », Transversalités 159 (2021) 155.
[25] Pape François, Fratelli tutti, § 67.
[26] Pape François, Fratelli tutti, § 80.
[27] L’attestation la plus ancienne de la métaphore du tissage comme renvoi au texte ou à l’intrigue remonte aux figures d’Hélène et de Pénélope dans l’Iliade et l’Odyssée. La métaphore du tissage est alors une figure métalittéraire pour la composition épique elle-même. Ainsi en est-il d’Hélène qui tisse une représentation la guerre de Troie (Homère, Iliade, chant III, 125-128) : « D’un côté des murailles, la guerre ; de l’autre, sa figuration sur le tissu. À cela près que la tisserande en est la cause même, celle qui objectivement a tramé le conflit. Les hommes font la guerre, Hélène la tisse pourpre » (I. Papadopoulou-Belmehdi, Le chant de Pénélope : Poétique du tissage féminin dans l’Odyssée, Paris Belin, 1994, 165). De son côté, Pénélope, qui espère le retour d’Ulysse, défait de nuit ce qu’elle tisse de jour pour retarder son remariage avec un des prétendants (Homère, Odyssée, II, 121-122, 134-139). Papadopoulou-Belmehdi parle alors du « tissage de la matière épique” (167). Chez Quintilien (1er siècle apr. J.-C.), dans l’Institutio oratoria (livre IX, 4.3-23), le mot textus (« tissu, toile ») est explicitement employé comme métaphore de la composition textuelle, reliant choix des mots et structure tissée.
[28] Voir la note 30 ci-dessous à propos d’Hippolyte de Rome (vers 170-235), mais sans référence directe au « texte » lui-même. Dans son exégèse des Psaumes, Hilaire de Poitiers (vers 310-367) utilise des images d’unité et de trame (contextus), potentiellement liées à la métaphore du « tissage » ou encore du « tissu ».
[29] Pape François, Message pour la 54e journée des communications sociales : « Afin que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils » (Ex. 10, 2). La vie se fait histoire (24 janvier 2020).
[30] Voir notamment l’étonnante déclinaison christologique de la métaphore en question par Hippolyte de Rome : « Le Verbe de Dieu, étranger à la chair, a revêtu comme un époux la chair très sainte qu’il a empruntée à la Sainte Vierge, en se tissant pour lui-même ce vêtement pour sa Passion sur la croix, afin qu’en mêlant notre corps mortel à sa puissance et en mélangeant la corruptibilité à l’incorruptibilité, la faiblesse à la force, il sauvât l’homme qui était perdu. Ainsi donc le métier à tisser du Seigneur, c’est la Passion sur la croix, la chaîne, la puissance de l’Esprit saint qui est en lui, la trame, la chair très sainte tissée par l’Esprit, le fil, la grâce qui, par la charité du Christ, relie et unit les deux en un, la navette, le Verbe, les ouvriers, les Patriarches et les Prophètes qui tissent la tunique du Christ, belle, parfaite, descendant jusqu’aux pieds : par leur intermédiaire, le Verbe, passant à la manière d’une navette, tisse ce que veut le Père » (Hippolyte de Rome, De Christo et Antichristo, § 4 ; traduction de M. Aubineau, « La tunique sans couture du Christ, exégèse patristique de Jn 19, 23-24 », in Recherches patristiques. Enquêtes sur des manuscrits, textes inédits. Études, Amsterdam, Hakkert, 1974, 363 ; voir B. Bevc, “Noi umani, intessuti di storie. Lògos e incarnazione, la lezione di Ippolito”, in L’Osservatore romano, 23 juin 2020, 5.
[31] Au psaume cité par le pape François on peut ajouter les références au tissage et à la tente dans le cantique d’Ezéchias en Isaïe 38 (v. 12).
[32] L. Muraro, Il Dio delle donne, Torino, Marietti 1820, 2020. Dans un article intitulé « Ces femmes qu’on dit mystiques. Des chrétiennes en liberté », Études, novembre 2016, n° 4232, 66, F. Marxer a une note intéressante à ce propos : Luisa Muraro, écrit-il, « fait appel à cette activité du savoir-faire féminin : détricoter est indispensable quand le tricot est troué (comme le langage par l’indicible) » (n. 6).
[33] Les tentes des temps bibliques associaient des peaux d’animaux et des tissages en poils de chèvre (voir Ex 26,7 ; 36,14-18 ; Ct 1,5). Paul, le futur apôtre, était fabricant de tentes à Tarse ; il travaillait probablement le poil de chèvre transformé en toile (Voir Ac 18,3).
[34] Voir la tente déjà mentionnée en Is 38,12 : «comme une tente de berger».
[35] Pape François, 23 octobre 2019.
[36] La version originale de cet article a été publiée, en français, dans un magazine brésilien : J.-P. Sonnet, «Le magistère des métaphores. Le Pape François et la Parole de Dieu», in Perspectiva TeolÓgica 58 (2026/1) 1-14.
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