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« ET QUI EST MON PROCHAIN ? » Ordo amoris : une perspective biblique

Les Écritures bibliques nous demandent d’aimer notre « prochain » (Lv 19,18). Mais qui est-il ? Est-il le proche qui nous est uni par les liens du sang, de la communauté ethnique, de la nation, de la religion, ou celui qui nous est proche par surprise, le tout-venant, arrivant d’ailleurs ou des lointains ? Est-il le proche par défaut, ou celui qui l’est par surcroît ? Va-t-on de l’un à l’autre par des cercles concentriques, ou par un raccourci éthique ? S’agirait-il en fait de passer de l’un à l’autre, grâce à l’un et grâce à l’autre ? Ces pages[1] chercheront à explorer les perspectives ouvertes par la Bible en la matière, entre Ancien et Nouveau Testament. La Bible a sa manière de mettre en relation le proche et le lointain, en les ordonnant à une même urgence éthique. Ils deviennent l’un et l’autre « notre propre chair », et indiquent ensemble la dynamique de l’ordo amoris.

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L’ordo amoris n’est pas celui d’une hiérarchie, d’une succession d’obligations en ordre moral décroissant. L’ordo amoris, ainsi que les textes bibliques lus dans ces pages l’ont montré, est une circulation entre deux pôles, celui du proche et du lointain, celui du proche par défaut – le fils, la fille, l’épouse, l’époux – et celui du proche par excès. L’échange entre les pôles est le phénomène qui compte.

Ces dynamiques s’observent dans l’expérience humaine. Mais le Christ est celui qui les catalyse dans l’histoire, jusqu’à sa venue à la fin des temps. Il est celui qui rend les hommes prochains et frères. Et il le fait de manière singulière dans le mystère eucharistique. L’eucharistie est en effet le lieu d’un raccourci : dans le corps et la chair du Christ présentés, sont rendus présents tous ceux pour qui il y a à agir dans la famille humaine.

 

© Editions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2025 – LCCfr n.0525

 

 

La question de l’ordo amoris concerne la hiérarchie de l’amour : qui aimer en premier, et qui aimer en second ? Cet article présente le dossier biblique sur ce sujet, couvrant l’Ancien et le Nouveau Testament. La perspective des Écritures est dynamique, oscillant entre deux extrêmes : l’amour inconditionnel pour ses proches et l’amour inconditionnel pour les étrangers et les pauvres. L’un est la pierre de touche de l’autre.

[1] Cet article représente une version fortement abrégée de deux chapitres d’un ouvrage à paraître aux éditions du Cerf. Je remercie Nuria Calduch-Benages, Frère Èmile et Frère Richard, de Taizé, et Didier Luciani pour leur aide précieuse.

[2] La construction syntaxique du commandement est par ailleurs significative. Le « prochain » n’y est pas un objet direct (comme en Pr 17,17) mais un objet indirect, introduit par la préposition le-, « pour », « en faveur de ». Voilà qui oriente la compréhension de la  phrase dans le sens de « tu feras preuve d’amour en faveur de ton prochain ». L’intérêt d’autrui, tel sera ton intérêt (cf. v. 34).

[3] M. Sternberg, « If-Plots: Narrativity and the Law-Code », in J. Pier – J. A. García Landa, ed., Theorizing Narrativity, Berlin, De Gruyter, 2008, 73.

[4] A. MacIntyre, Après la vertu. Étude de théorie morale, Léviathan, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, 210.

[5] P. Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986, p. 223.

[6] A.-J. Levine, The Misunderstood Jew: The Church and the Scandal of the Jewish Jesus, San Francisco, HarperOne, 2006, 148.

[7] P. Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Seuil, 2001 (1964), 114.

[8] A.W. Astel, « Christ Disguised: Matthew 25 in Simone Weil and Three Saints’ Legends », in W. Guggenberger,et alii, ed., Politik des Evangeliums / Politics of the Gospel, Innsbruck, Innsbruck UP, 2023, 192.

[9] H. Cohen, Religion de la Raison tirée des sources du judaïsme, Paris, Presses universitaires de France, 1994 (1918), 212.

[10] E. Levinas, L’Au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, Minuit, 1982, 20.

[11] J. Calvin, Commentaires sur le Prophète Isaie [sic], Genève, Riveriz, 1552, 776.

[12] P. Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Seuil, 2001 [1964], 125.

 

 

 

 

Jean-Pierre Sonnet SJ

Correspondant de la Belgique pour la Civiltà Cattolica et professeur d’Ecritures Saints à l’université pontificale grégorienne.

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