2ANC7F4 Girl covered in plaid lying alone in dark room, social problem of homeless child
Dans la matinée du 10 septembre 2023, le site de la Conférence des évêques suisses a publié le document : « Enquête canonique sur des suspicions de dissimulation de cas d’abus sexuels par des membres de la Conférence des évêques suisses[1] ». Cette annonce a précédé de deux jours la publication du « Rapport concernant le projet pilote sur l’histoire des abus sexuels dans le contexte de l’Église catholique romaine en Suisse depuis le milieu du XXe siècle [2] ». Il est encore impossible de prévoir quelles seront les conséquences de ces enquêtes ni jusque quand elles se poursuivront.
Le problème de la crédibilité de l’Église
Une telle situation, aux multiples zones d’ombre et aux dynamiques complexes, est malheureusement trop familière à tous ceux qui étudient la question des abus et de leur dissimulation au sein de l’Église catholique. Il est presque caractéristique que beaucoup de choses restent obscures ; qu’en raison de la complexité des faits, des responsabilités multiples et des processus historiques, il soit souvent difficile de déterminer la responsabilité initiale, et qui pourrait ou devrait faire la lumière sur ces ombres. À cet égard, le Rapport du projet-pilote et les articles de presse qui l’accompagnent reflètent ce qui s’est produit à maintes reprises dans des circonstances similaires par le passé. Un climat de grande agitation, une nervosité croissante et des déclarations ambiguës induisent le tableau suivant : au sein de l’Église catholique, il existe non seulement un nombre important de victimes d’abus et leurs agresseurs, mais aussi, au mieux, une Église désespérément dépassée par la situation, incapable d’apporter des éclaircissements, de reprendre le traitement des dossiers ou même d’aborder publiquement ces questions, au pire, une attitude réticente, voire destructrice et défensive, se manifeste.
D’un point de vue rationnel, cela est difficile à expliquer, car ce triste spectacle, tel que décrit, s’est répété à maintes reprises ces dernières décennies, tout comme ses conséquences, à commencer par une perte massive de crédibilité. On pourrait penser qu’il ne devrait pas être trop difficile d’apprendre des erreurs du passé. Mais, comme le montre aussi à bien des égards le Rapport du projet-pilote, les mécanismes d’auto-évaluation, d’apprentissage continu et d’amélioration des procédures sont soit inexistants, soit très limités. Malheureusement, certains évêques et supérieurs religieux persistent à croire qu’il est préférable de se taire face aux abus, afin d’éviter qu’un scandale ne ternisse leur image et celle de l’Église dans son ensemble. Ils se comportent encore comme si ce qui s’est passé dans d’autres Églises locales ne les concernait pas, ouvrant ainsi la voie à d’immenses préjudices. Il manque encore la lucidité nécessaire pour envisager l’avenir avec sérénité : il serait bien plus judicieux – et plus honnête – d’admettre que de graves erreurs ont été commises et des crimes dissimulés au sein de l’Église et, face à cela, de demander sincèrement pardon.
Les fidèles en sont conscients, tout comme les médias. Ce que l’opinion publique et un nombre toujours plus grand de catholiques ne tolèrent plus, c’est la dissimulation et le déni de responsabilité. De plus, il est possible de démontrer que c’est ce comportement d’évitement – et non seulement l’abus lui-même – qui explique en grande partie le déclin rapide de la confiance envers l’Église. Or, nombreux sont ceux qui, au sein de l’Église, ne réalisent pas que la méfiance envers les évêques et autres représentants de l’Église nuit à la crédibilité de leur proclamation du message chrétien. Il est évident que le message a moins de chances d’être cru si le messager n’est pas crédible dans ses actes. Ceux qui « prêchent bien mais agissent mal » détruisent peu à peu les fondements mêmes de la foi.
Synthèse du « Rapport »
Ce rapport de projet pilote fait suite à une année de travail (du printemps 2022 au printemps 2023) menée par une équipe de chercheurs trilingues, appuyée par deux étudiants et conseillée par des experts. Les perspectives de recherche et les méthodes de travail reflètent l’expertise historiographique de l’équipe de recherche du Département d’histoire de l’Université de Zurich, dirigée par Monika Dommann et Marietta Meier. Cette recherche a été commandée par la Conférence épiscopale suisse, la Conférence centrale des Églises catholiques romaines de Suisse et la Conférence des unions d’ordres religieux et autres communautés de vie consacrée en Suisse.
L’équipe de recherche a consulté une vingtaine de services d’archives de l’Église catholique et d’institutions externes, collectant, lisant et analysant partiellement des dizaines de milliers de pages de dossiers relatifs à des cas d’abus. Elle a également mené des entretiens avec des victimes, des experts et des représentants de l’Église. Selon les auteurs, des victimes et deux associations de victimes – le Groupe d’intérêt pour les abus dans le milieu ecclésiastique (IG-MikU) et le Groupe de soutien aux personnes victimes d’abus au sein des autorités religieuses (SAPEC) – ont apporté leurs conseils.
Le Rapport marque l’aboutissement d’une étude pilote. « il ne s’agit pas d’une étude aboutie, mais au contraire d’un premier bilan des domaines et projets de recherche potentiels » (p. 18). La préface et l’introduction sont suivies d’un texte d’une centaine de pages. Les chapitres suivants sont d’abord consacrés à une contextualisation historique. Le choix du titre « L’histoire du scandale des abus sexuels : du Boston Globe à l’étude pilote » (21-26) n’est pas très clair, d’autant plus que le texte fait explicitement référence à la période antérieure à 2002 (c’est-à-dire avant les publications Spotlight du Boston Globe). Une section « importante » (19) de l’étude aborde ensuite les structures de l’Église catholique en Suisse, l’examen de ses archives et leur pertinence pour la recherche sur les abus sexuels (27-48) ; puis, le rapport traite des victimes d’abus, des associations qui les soutiennent et de leur contribution à la réalisation de l’étude (49-54). Suivent des réflexions sur les contextes de l’abus sexuel (pp. 55-80), bien que les « spécificités catholiques des abus » y sont discutées et non dans le chapitre suivant. Puis vient un chapitre sur la « l’attitude de l’Église catholique face abus sexuels par » (pp. 81-108). La conclusion thématique se compose de recommandations et de propositions (pp. 109-114).
À la fin du document se trouve une bibliographie de 18 pages qui, sans classification précise, a été inséré un certain de références à des articles scientifiques sur le sujet, ainsi que de nombreux liens vers des articles de journaux et un grand nombre de rapports liés à la Suisse, ainsi que quelques études sur des pays d’Europe continentale.
Principaux résultats du Rapport
Un cas emblématique, souvent cité par les médias germanophones, concerne le prêtre suisse G. A. Celui-ci fut condamné à deux ans de prison au début des années soixante pour « actes immoraux répétés et continus avec et devant des enfants » (p. 13). Il s’agissait déjà de la deuxième condamnation importante de ce prêtre qui, jusque-là, avait néanmoins continué à travailler dans la pastorale et à être en contact avec des mineurs et qui, selon les documents du tribunal, avait abusé sexuellement d’au moins 67 enfants. Lorsque G. A., au moment de sa prise de fonction dans une paroisse de Suisse centrale, reçut sa première condamnation à un an de prison avec sursis – avec une période de probation de cinq ans – pour « attentats à la pudeur sur enfants », un curé écrivit alors à l’évêque de Coire : « L’affaire a fait l’effet d’un feu dans le village et le dimanche suivant, j’ai pris position du mieux que j’ai pu depuis la chaire. Cela a probablement eu un effet, car les choses se sont tout à coup calmées. J’ai également justifié mon attitude consistant à taire et dissimuler la malheureuse affaire et cela a été compris. Ça a été un dimanche difficile » (p. 83).
Après sa première condamnation, G. A. fut contraint de quitter sa paroisse – officiellement pour « raisons de santé » – mais les autorités ecclésiastiques lui cherchèrent un nouvel emploi. Toutefois, comme les nouvelles paroisses possibles étaient au courant des véritables raisons du transfert, elles protestèrent contre une telle nomination. Ainsi, G. A. fut finalement transféré dans le diocèse de Bâle, et son évêque d’origine écrivit dans une lettre : « Après quelque temps, lorsque les cinq ans seront écoulés, il pourra revenir » (ibid.). Même après sa libération, G. A. put continuer à exercer son ministère : nommé curé, il travailla activement dans différentes paroisses pendant près de quarante ans.
L’étude pilote montre clairement que le transfert de prêtres ayant commis des crimes en Suisse était une pratique courante. Dans leur nouvelle paroisse, les responsables n’étaient pas toujours informés du passé d’un prêtre comme G.A., et les paroisses elles-mêmes n’en étaient généralement pas informées du tout.
Pour ne rien arranger, les responsables s’abstenaient souvent de signaler les cas pertinents à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à Rome. Dans les archives épiscopales du diocèse de Bâle, par exemple, une lettre figurant dans le dossier personnel de G. A., rédigée par un chanoine, en témoigne : « Le cas devrait être rapporté à Rome en vertu du droit canonique. Nous ne le faisons habituellement pas, afin que le prêtre puisse être plus facilement réintégré après avoir purgé sa peine » (90).
Après lecture de l’étude pilote, il apparaît clairement que l’histoire du prêtre G.A. est loin d’être un cas isolé au sein de l’Église catholique du pays. À la lumière des nombreuses études publiées depuis lors dans d’autres pays sur les conférences épiscopales, les diocèses, les ordres religieux et les institutions ecclésiastiques, ce constat n’en est pas moins choquant.
Le Rapport – tout comme les rapports sur les abus en Allemagne – n’est pas en mesure de quantifier le nombre exact de cas d’abus au sein de l’Église catholique en Suisse. Il est vrai que le projet-pilote a réussi à identifier dans les dossiers 1 002 cas d’abus sexuels dans le cadre de l’Église catholique en Suisse, avec 510 personnes mises en cause et 921 victimes. Toutefois, le nombre réel de cas d’abus, de personnes mises en cause et de victimes est probablement bien plus élevé. Selon les chercheurs, les cas recensés dans les archives ne représentent « sans doute que la pointe de l’iceberg » (15).
L’équipe d’historiens cite l’incomplétude des sources comme l’une des principales raisons du nombre supposément élevé de cas non signalés. « De plus, il a été partiellement prouvé que des signalements de personnes concernées n’ont pas été systématiquement conservés par écrit et que tous les signalements n’ont pas trouvé place dans les archives » (15), indique le rapport. Enfin, selon le groupe de recherche, d’après les résultats des enquêtes menées dans ces zones d’ombre, on peut supposer que seule une faible proportion des cas d’abus sexuels a été signalée aux autorités ecclésiastiques ou étatiques, ce qui est probablement lié à la place prépondérante qu’occupe depuis longtemps l’Église catholique dans la société. Comme dans d’autres régions ou pays européens – voir notamment l’enquête sur les abus dans le diocèse de Münster en juin 2022 – il s’agit d’un milieu catholique largement fermé, où la majorité des personnes n’avaient aucun intérêt à faire la lumière sur ces affaires et où les abus ont été dissimulés. Même dans les années 1970, comme le déclare dans le rapport l’une des personnes victimes d’abus, le prêtre, en tant que « représentant de Dieu », était intouchable pour beaucoup, même en cas de crimes graves.
Concernant l’ampleur des lacunes dans les archives, les chercheurs renvoient à nouveau au cas du prêtre G. A. Les documents judiciaires retrouvés, qui attestent des abus sexuels commis sur 67 enfants, ne concernent qu’une période de six ans. Or, G. A. aurait exercé son ministère pendant des décennies dans différentes paroisses suisses et, comme le souligne le rapport, « Les sources disponibles ne permettent cependant pas de savoir ce qui s’est passé durant toutes ces années et si d’autres abus sexuels ont été commis » (16).
Limites de l’approche historique
Au vu d’autres rapports et études d’experts, une grande partie des informations contenues dans ce rapport n’est guère surprenante, comme le précisent les auteurs eux-mêmes. En effet, tant le nombre de personnes touchées par les abus – les auteurs expliquent dans le texte qu’ils n’emploient pas le terme « victimes », à la demande des personnes concernées – que le nombre de personnes accusées sont probablement du même ordre de grandeur que ceux recensés dans les rapports et enquêtes publiés dans d’autres pays ces dernières années et décennies.
Selon le Rapport, 510 personnes mises en cause et 921 personnes abusées ont été identifiées ; 149 mis en cause ont pu être reliés à au moins deux personnes abusées, tandis que pour 361 mis en cause l’abus sexuel n’a été prouvé qu’à l’égard d’une seule personne. Dans 39 % des cas, la personne abusée était de sexe féminin, dans un peu moins de 56 % des cas de sexe masculin, tandis que dans 5 % des cas, le sexe n’a pas pu être clairement identifié sur la base des sources disponibles ; les mis en cause étaient, à de rares exceptions près, exclusivement des hommes. Et encore : « Des dossiers analysés au cours du projet-pilote, il ressort que 74 % concernent des abus sexuels commis sur des mineurs de différents groupes d’âge : des abus sur des nouveau-nés et des enfants prépubères aux abus sur des jeunes adultes postpubères des deux sexes. 14 % des abus ont été commis sur des personnes adultes, tandis que dans 12 % des cas, l’âge de la personne abusée n’est pas clairement identifiable » (p. 15). Ainsi, selon les chercheurs, au moins un cas sur sept aurait impliqué un adulte. « Ce chiffre est particulièrement significatif, car jusqu’à présent de nombreuses études sur les abus sexuels au sein de l’Église catholique se sont exclusivement concentrées sur les mineurs, négligeant ainsi une partie importante des personnes abusées » (ibid.), poursuit le Rapport.
Selon le rapport, 510 personnes accusées et 921 victimes d’abus ont été identifiées ; 149 personnes accusées ont pu être liées à au moins deux victimes, tandis que pour 361 personnes accusées, les abus sexuels n’ont été prouvés qu’à l’égard d’une seule personne. Dans 39 % des cas, la personne abusée était de sexe féminin, dans un peu moins de 56 % des cas de sexe masculin, tandis que dans 5 % des cas, le sexe n’a pas pu être clairement identifié sur la base des sources disponibles ; les mis en cause étaient, à de rares exceptions près, exclusivement des hommes. Et encore : « Les documents examinés pendant le projet pilote ont prouvé que 74% des abus sexuels avaient été commis sur des mineurs·e·s de tous les âges : des nourrissons, des enfants prépubères et des jeunes adultes postpubères. 14% des abus concernent des adultes et dans 12% des cas, l’âge ne peut pas être clairement déterminé » (15). Ainsi, selon les chercheurs, au moins un cas sur sept impliquait un adulte. « Ce résultat est d’autant plus important que jusqu’à présent, beaucoup d’études sur les abus sexuels dans l’Église catholique se sont concentrées exclusivement sur les mineurs·e·s, excluant une partie importante des personnes concernées » (ibid.), poursuit le rapport.
Avec les auteurs, il est particulièrement important de se souvenir que derrière chacune des 921 personnes citées dans le rapport, victimes de violences sexuelles ou autres (ainsi que celles ayant subi des abus de la part des 30 Suisses travaillant à l’étranger), se cachent des souffrances indicibles et un parcours de vie souvent difficile, voire tragique. Les blessures, le désespoir et la quête de guérison des victimes elles-mêmes, mais aussi de leurs familles, amis et collègues, doivent être un signal d’alarme pour tous ceux qui se sentent chrétiens et membres de l’Église catholique. Il est nécessaire de sortir de l’inertie, de la déception et de la colère, et d’apporter notre contribution, à notre échelle, pour nous-mêmes et pour nos communautés : écouter les victimes d’abus, ne pas occulter leurs témoignages et leurs préoccupations, partager autant que possible leur douleur et leurs blessures, et découvrir, par le dialogue, comment l’Église et la société peuvent contribuer à prévenir les abus. Trop souvent, en effet, les victimes se sont heurtées à un mur lorsqu’elles ont voulu parler ; les auteurs de ces abus ont bénéficié d’une indulgence de la part des paroisses et de leurs représentants laïcs, et ont été mutés par leurs supérieurs. La réputation des paroisses, des diocèses et de l’Église figurait trop haut dans la liste des priorités.
Le groupe d’auteurs affirme en introduction et en conclusion du rapport que « les auteurs des études […] n’ont subi aucune influence dans leurs recherches t pu travailler en toute indépendance et n’ont été en aucun cas influencés·e·s dans leurs recherches » (14). Les demandes de consultation des archives des diocèses et de certaines congrégations religieuses semblent avoir reçu un accueil globalement positif : « L’équipe de recherche a généralement obtenu l’accès nécessaire aux archives » (109). Toutefois, les limites d’une approche historique reposant principalement sur les fonds d’archives apparaissent tout aussi clairement. Ce constat est corroboré par la déclaration suivante de l’équipe de recherche : « Même une évaluation complète de tous les fonds d’archives ne pourrait pas permettre de donner un bilan exact de l’ampleur des abus sexuels dans le cadre ecclésiastique. En effet, tous les cas d’abus sexuels n’ont pas laissé de traces décelables encore aujourd’hui dans les archives. On peut prouver la destruction de documents pour deux diocèses. Dans les autres, les dispositions du droit canonique pourraient également laisser croire à une destruction pour certaines périodes. De plus, il a été partiellement prouvé que des signalements de personnes concernées n’ont pas été systématiquement conservés par écrit et que tous les signalements n’ont pas trouvé place dans les archives » (15).
Les chercheurs soulignent également qu’ils n’ont pas examiné de nombreuses archives ecclésiastiques pour cette étude et n’ont considéré les archives d’État qu’à titre complémentaire. Ceci s’explique principalement par la nature et le mandat de l’étude, conçue expressément comme un projet pilote d’un an. Selon les chercheurs, l’étude menée – comme mentionné brièvement en introduction – ne prétend pas constituer la conclusion de l’enquête scientifique sur les abus au sein de l’Église suisse, mais plutôt jeter les bases de recherches futures sur l’histoire des abus sexuels commis par le clergé catholique, les employés de l’Église et les membres des ordres religieux en Suisse depuis le milieu du XXe siècle. D’après les informations actuelles, un projet de suivi est prévu pour la période 2024-2026.
Points de départ, perspectives et cadre supranational
Les chercheurs souhaitent que les documents de l’enquête soient déposés auprès de la Société suisse d’histoire afin de garantir la traçabilité scientifique. La qualité et la pérennité de l’exercice du devoir de surveillance et de soin de la part des organes de l’État font également l’objet d’un débat : « Puisque les pouvoirs publics ont souvent délégué des tâches socio-caritatives et éducatives à l’Église, en particulier dans les régions catholiques, de futures enquêtes devraient étudier plus en détail la responsabilité de l’État dans ce domaine et également mettre l’accent sur les recoupements avec la recherche sur les mesures de coercition à des fins d’assistance » (p. 109).
Par conséquent, cette étude ne peut être que le début d’une réélaboration complète qui doit nécessairement inclure d’autres disciplines et approches académiques, comme le formulent les chercheurs eux-mêmes : « Pour de telles questions, la collaboration avec d’autres disciplines académiques est nécessaire, afin d’aborder ces questions et contextes dans une perspective sociologique, juridique ou théologique » (ibid.). On ne comprend pas pourquoi les perspectives psychologiques et psychiatriques ne sont pas mentionnées dans cette liste. Et si trois des cinq « recommandations et suggestions » (p. 113) se concentrent sur le patrimoine archivistique et son accessibilité, on peut se demander dans quelle mesure cela est réaliste, vu l’incomplétude notoire des documents existants. Il paraît plutôt important de souligner, comme cela est exprimé ailleurs, que « le travail sur les matériaux d’archives doit d’urgence être complété par les méthodes de l’Oral History et de la recherche sociale empirique » (p. 111).
Par conséquent, cette étude ne peut constituer que le point de départ d’une reprise globale qui devra nécessairement intégrer d’autres disciplines et approches académiques, comme le formulent les chercheurs eux-mêmes : « À ce stade, d’autres disciplines scientifiques sont nécessaires pour traiter ces questions et contextes des points de vue sociologiques, juridiques et théologiques » (ibid.). L’absence des perspectives psychologiques et psychiatriques dans cette liste demeure obscure. De plus, si trois des cinq « recommandations et conseils » (111) portent sur le patrimoine archivistique et son accessibilité, on peut s’interroger sur leur réalisme, compte tenu de l’incomplétude notoire des documents existants. Il paraît plutôt important de souligner, comme cela est exprimé ailleurs « que le travail avec les matériaux d’archives doit être complété de toute urgence par des méthodes d’histoire orale et de recherche sociale empirique. » (109)
En substance, le rapport souligne que, concernant les abus sexuels perpétrés par des membres de l’Église et leur dissimulation, la Suisse n’est pas un cas isolé. L’Église catholique suisse présente les mêmes erreurs et carences qui ont conduit à des crimes et à leur dissimulation au sein de l’Église à travers le monde, à savoir que « les responsables de l’Église ignoraient, dissimulaient ou minimisaient la plupart des cas d’abus sexuels analysés jusqu’aux années 2000. Lorsqu’ils étaient contraints d’agir, ils ne le faisaient souvent pas en se concentrant sur les personnes concernées, mais pour protéger les auteurs·e·s, l’institution ou leur propre position » (108). Dans de nombreux cas, les abus sexuels ont été « étouffés », les accusés ont été mutés, les victimes et les témoins ont été contraints au silence. De cette manière, « les responsables de l’Église ont ainsi accepté que d’autres situations d’abus sexuels se produisent » (ibid.).
Des résultats similaires à ceux d’autres pays ont été constatés sur les points suivants : la période durant laquelle la plupart des cas d’abus signalés se sont produits (environ la moitié entre 1950 et 1969) ; le nombre prédominant de victimes masculines (nettement plus de la moitié) ; une image confuse et impénétrable des 153 communautés et congrégations religieuses actuellement présentes en Suisse par rapport aux structures diocésaines, ce qui est particulièrement évident du fait que, à quelques exceptions près, dans les plus grandes communautés, presque aucun document sur ce sujet n’a été conservé ou retrouvé dans les archives (cf. 41 et suiv.).
Dans le cas de la Suisse, il peut paraître surprenant que les particularités du droit canonique (notamment le système dual, propre à l’Église catholique, qui repose sur la coopération entre les instances ecclésiastiques et civiles), le pouvoir accru des laïcs au sein de la hiérarchie ecclésiastique et l’indépendance financière de l’Église vis-à-vis de l’évêque, n’aient apparemment pas permis de réduire les abus ni d’adopter une approche plus claire et plus sévère à l’égard des auteurs de ces actes. Les études de cas éclairantes présentées dans le rapport démontrent clairement que le cléricalisme n’est pas un phénomène exclusivement ecclésiastique. Dans les paroisses, les diocèses et même parmi les évêques dits « progressistes », les mêmes mécanismes que chez les évêques « conservateurs » ont empêché la cessation des abus et la traduction en justice des responsables.
Tout cela devrait faire l’objet d’une enquête plus approfondie. Le groupe de recherche lui-même apporte un éclairage à ce sujet lorsqu’il écrit : « De même la question de savoir dans quelle mesure la structure duale de l’Église catholique en Suisse a influencé les possibilités d’abus sexuels ainsi que leur dissimulation et le déni est encore en suspens » (111)..
Concernant les lieux où des cas d’abus se sont produits au sein de l’Église, l’équipe de recherche recense trois « contextes sociaux » dans le rapport : 1) la pastorale ; 2) les activités sociales, caritatives et éducatives de l’Église ; et 3) les ordres religieux et les formes de vie religieuse similaires. Toutefois, les contextes de pastorale – en particulier les confessions, les offices religieux et la catéchèse – constituent de loin les lieux d’abus les plus fréquents, représentant plus de 50 % des cas identifiés. Le rapport classe les domiciles, les écoles, les universités et les institutions catholiques similaires comme le deuxième lieu le plus fréquent, avec 30 %. Il convient de noter que des rapports sur les abus publiés antérieurement pour les diocèses allemands avaient abouti à des conclusions similaires concernant la pastorale.
Concernant la gestion des personnes accusées par l’Église, le rapport révèle des schémas similaires à ceux mis en lumière dans d’autres rapports d’abus et abordés dans le « Parcours synodal de l’Église catholique en Allemagne » comme l’une des « causes systémiques » des abus. Selon le rapport, les responsables de l’Église ont systématiquement transféré les clercs accusés et condamnés, parfois même à l’étranger, afin d’éviter les poursuites civiles et de leur permettre de poursuivre leur activité. De cette manière, les intérêts de l’Église et de ses représentants ont primé sur le bien-être et la protection des membres de la communauté. Les chercheurs ont noté au moins une amélioration après l’an 2000 : la Conférence épiscopale suisse a depuis lors publié des directives pour la gestion et la prévention des cas d’abus sexuels et a mis en place des comités diocésains d’experts chargés d’examiner les cas signalés. Cependant, selon les chercheurs, ces comités présentent encore des différences importantes dans leurs méthodes de travail et leur niveau de professionnalisation reste inégal.
Conclusion
Au-delà des similitudes soulignées, il existe toutefois certaines spécificités suisses. Premièrement, une étude de ce type n’a été commandée qu’en 2022, soit nettement plus tard qu’en Allemagne et en France. Ces spécificités incluent également les différences de langues nationales, de caractéristiques culturelles et de systèmes juridiques des cantons, ainsi que les formes d’organisation et les niveaux de responsabilité qui en découlent au sein des Églises, paroisses et autres institutions ecclésiastiques.
Ce rapport reflète le fait que des sujets qui n’étaient pas encore à l’ordre du jour il y a cinq ou dix ans sont désormais au premier plan. Il s’agit notamment de la question de la définition des abus spirituels et de leur rôle dans les violences sexuelles. Par ailleurs, une attention particulière est portée aux abus commis sur des personnes adultes vulnérables. Ces deux cas sont cités et abordés dans le rapport, où les auteurs insistent, à juste titre, sur la nécessité d’approfondir la discussion et la recherche dans ces domaines.
Permettez-nous également de formuler quelques observations critiques à propos de ce rapport. Par exemple, concernant la demande d’inspection de documents à la nonciature en Suisse, les auteurs arrivent à la conclusion suivante : « l’équipe de recherche a malheureusement reçu une réponse négative. Malgré les affirmations répétées sur la transparence de la part du pape François et d’autres responsables du Vatican les portes d’une étude scientifique sur le passé restent fermées aux chercheuses et chercheurs indépendant·e·s » (38). Cette conclusion révèle un conflit fondamental quant à la compréhension du rôle et des pouvoirs d’un nonce apostolique, conflit qui a déjà engendré des tensions similaires en Australie (2013) et au Royaume-Uni (2019). Le Saint-Siège a indiqué que les archives d’une nonciature « sont inviolables en tout temps et où qu’elles se trouvent » en vertu de l’article 24 de la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques. Par conséquent, un nonce ne peut ni consulter ni remettre les documents conservés dans les archives de la mission diplomatique. En principe, le Saint-Siège peut communiquer des documents sur demande justifiée des autorités judiciaires de l’État concerné (par exemple, une commission rogatoire internationale), transmise par les voies diplomatiques habituelles (dans le cas de la Suisse, entre les tribunaux suisses et les dicastères du Saint-Siège). Par conséquent, si le Saint-Siège n’a pas reçu de demande formelle d’examen d’un dossier particulier de la part des autorités judiciaires suisses, le nonce apostolique est dans l’incapacité d’agir. Certes, dans des cas similaires, le Saint-Siège a bien sûr fourni les documents demandés, conformément à la pratique internationale. Cependant, même sur la base des résultats empiriques de cette étude et de nombreuses études antérieures, il est peu probable que nous puissions trouver dans les archives ecclésiastiques une documentation complète des allégations d’abus et des agissements des supérieurs ecclésiastiques.
En outre, le groupe de recherche exprime l’évaluation historique suivante : avant 2002, « sur la thématique des abus sexuels sur mineur·e·s dans l’Église catholique avaient été menés de façon intensive aux États-Unis et en Irlande » (p. 21). On ignore précisément à quelles recherches ils font référence. À ce jour, cependant, la recherche et l’enseignement sur les abus et leur prévention dans les universités publiques, privées et confessionnelles américaines se limitent aux chercheurs intéressés et sont généralement financés par des projets de courte durée.
Enfin, les auteurs affirment qu’« Espagne, l’Église catholique refuse également de se livrer à des recherches scientifiques sur les abus sexuels commis dans ses rangs » (23) et se réfèrent exclusivement à l’enquête d’El País. Cela ne correspond pas aux faits, car la Conférence épiscopale espagnole a commandé une étude début 2021, dont la publication est imminente.
Dans ce rapport, comme dans les précédents rapports similaires, l’analyse des conséquences est au moins aussi importante que le rapport lui-même. Les articles et les débats médiatiques qui ont suivi sa publication montrent une fois de plus que les modes de communication habituels des autorités et des responsables ecclésiastiques contribuent à alimenter la colère, la frustration et la consternation. Les mécanismes d’excuses, pratiqués presque comme un rituel, paraissent vains s’ils ne s’accompagnent pas de mesures concrètes démontrant qu’il ne s’agit pas de simples paroles. Outre la liste de mesures publiée par la Conférence épiscopale suisse le 23 septembre 2023, il convient d’aborder la question de la responsabilité personnelle, y compris la possibilité de démissionner, pour les évêques, les abbés et les provinciaux. En ce sens, on espère que ce rapport permettra d’« ouvrir la porte à une réflexion globale sur les abus sexuels au sein de l’Église catholique et que la recherche ne s’arrêtera pas là » (5), en Suisse et à l’étranger. Il est à espérer que cet examen se concrétisera et qu’il sera bénéfique aux victimes d’abus et stimulant pour tous les catholiques de Suisse.
© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2025 – LCCfr n. 0525
[1] https://www.eveques.ch/enquetes-canoniques-sur-des-soupcons-dinfractions-sexuelles-et-leur-dissimulation-par-plusieurs-membres-de-la-conference-des-eveques-suisses/
[2] https://zenodo.org/records/10209632 : Le rapport est rédigé par Vanessa Bignasca, Lucas Federer, Magda Kaspar et Lorraine Odier, avec la collaboration de Janaina Rüegg et Elia Stucki, sous la direction de Monika Dommann et Marietta Meier.
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