2RJGHPB Devastating wildfire in Alexandroupolis Evros Greece, ecological and environmental disaster, smoke covered the sky, wind turbines on fire
On ne peut traiter de la vision de la technique par l’Église – et qui plus est avec une approche historique – sans tenir compte de la manière dont la société en général perçoit les techniques. La technique n’a constitué un sujet majeur que récemment. Pourtant, il n’y a pas d’humanité sans technique, et plus spécifiquement sans outils. Même si l’outil est déjà très répandu dans le monde animal, ce qui distingue l’homme, c’est qu’il fabrique des outils avec d’autres outils, et que son environnement est marqué par la permanence d’artefacts multiples donnant lieu à des lignées évolutives. La technique et ses différentes expressions font ainsi partie du bruit de fond des civilisations et n’attirent guère, pour cette raison, l’attention. Elles n’échappent pas pour autant au regard, notamment celui des philosophes. Pour les Anciens, Platon en l’occurrence, elles constituent l’ensemble des « arts utiles à la vie »[1] mais restent bornées au monde matériel.
Le christianisme, en valorisant le travail et en affirmant que les êtres humains peuvent collaborer à la Création, changera la donne. Puis la modernité rénovera profondément la conception des techniques et débouchera sur l’idéologie du progrès. Cette dernière finira par se fracasser sur la conscience croissante des difficultés écologiques, lesquelles conduiront à renouveler l’interprétation théologique. La technique et son usage sont une question plus que jamais décisive pour notre société contemporaine.
La technique selon les Anciens et selon le christianisme
Les Anciens n’ignoraient évidemment pas l’importance des techniques pour la condition humaine. Ils pensaient même que les techniques constituaient un attribut exclusivement humain. Le mythe de Prométhée et de l’oublieux Épiméthée abandonnant l’homme à sa nudité met en lumière la nécessité du feu et des techniques pour la survie de l’animal humain. Les techniques seront ensuite interprétées en fonction de l’opposition du monde sublunaire au monde céleste, structurante pour la pensée grecque tant classique qu’hellénistique. Les arts ou techniques sont rivés au seul monde sublunaire, celui où règne la contingence. Ils sont affaire de paysans, d’artisans et d’esclaves. En revanche, les sciences visent le vrai et le nécessaire ; tournées vers le monde céleste et le divin, elles sont l’apanage d’une aristocratie spirituelle et sociale, les deux allant de pair pour les Anciens.
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Le pape Léon XIV semble aller précisément dans ce sens lorsqu’il écrit dans l’exhortation apostolique Dilexi te : « L’accélération des transformations technologiques et sociales des deux derniers siècles, qui abonde de contradictions tragiques, n’a pas seulement été subie mais aussi affrontée et pensée par les pauvres. Les mouvements de travailleurs, de femmes, de jeunes, de même que la lutte contre les discriminations raciales ont entraîné l’éveil d’une nouvelle conscience de la dignité de ceux qui sont en marge. (…) Le changement d’époque auquel nous sommes confrontés rend aujourd’hui encore plus nécessaire l’interaction continue entre les baptisés et le Magistère, entre les citoyens et les experts, entre le peuple et les institutions. En particulier, il faut reconnaître à nouveau que la réalité se voit mieux à partir des marges et que les pauvres sont dotés d’une intelligence particulière, indispensable à l’Église et à l’humanité » (n° 233).
© Éditions Parole et Silence | La Civlita Cattolica, 2026 – LCCfr n.1026
Il n’y a pas d’humanité sans technique, et plus spécifiquement sans outils. La technique et ses différentes expressions font ainsi partie du bruit de fond des civilisations. Cet article montre que le christianisme, en valorisant le travail humain, a changé notre rapport à la technique. Par la suite, la modernité a modifié la conception même de la technologie et a engendré l’idéologie du progrès. Aujourd’hui nous avons une conscience croissante des difficultés écologiques, lesquelles conduiront à renouveler l’interprétation théologique. La technique et son usage sont une question plus que jamais décisive pour notre société contemporaine. Les auteurs sont le père Hériard-Dubreuil, assistant professeur à l’Eccleria de Marseille, et Dominique Bourg, professeur émérite de sciences de l’environnement à l’Université de Lausanne.
[1] Platon, Protagoras, 320d-321d.
[2] En réaction contre le pessimisme du manichéisme, le moine Pélage (350-420) considère que tout chrétien peut atteindre la sainteté par ses propres forces. Du moins est-ce ainsi qu’Augustin le comprendra.
[3] Francis Bacon, Novum Organum (1620), Introduction, traduction et notes par M. Malherbe et J.-M. Pousseur, Paris, PUF (Epiméthée), 1986.
[4] Ce sont ces catholiques français qui disent défendre les droits et prérogatives de l’Eglise de France et s’opposent aux catholiques ultramontains proches de Rome.
[5] Pie XII, Radio message de Noël 1953 : https://www.vatican.va/content/pius-xii/it/speeches/1953/documents/hf_p-xii_spe_19531224_che-abitava.html.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Il s’agit des « trente glorieuses années » de développement économique entre 1945 et 1975, comme on les appelle en France.
[9] Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Cerf, 1990 (original 1979).
[10] Le Rapport Meadows, du nom de ses principaux auteurs Donella Meadows et Dennis Meadows est connu aussi sous soin titre, The Limits to Growth, ou encore, plus simplement le Rapport du Club de Rome, a été publié en 1972. Des mises à jour ont été publiées en 1992, 2004 et 2012. On peut le consulter à https://www.donellameadows.org/wp-content/userfiles/Limits-to-Growth-digital-scan-version.pdf.
[11] C’est le nom que l’on donne aux techniques durables, simples, appropriables et résilientes. Cf. Philippe Bihouix, L’Âge des low tech : Vers une civilisation techniquement soutenable, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2014.
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