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L’ÊTRE HUMAIN EST-IL « NATURELLEMENT ÉGOÏSTE » ?

Le débat sur le rapport entre altruisme et égoïsme est sans aucun doute l’un des plus fascinants et controversés de la réflexion humaine et implique de multiples disciplines, de la philosophie morale à la psychologie évolutionniste, de la sociobiologie à l’économie comportementale, en interrogeant les fondements mêmes de la nature humaine. Les êtres humains sont-ils intrinsèquement enclins à la coopération et au sacrifice pour le bien d’autrui, ou bien toute action, apparemment désintéressée, cache-t-elle des motivations égocentriques ? Existe-t-il une préoccupation authentique pour le bien-être des autres, ou l’altruisme n’est-il qu’une stratégie commode déguisée en noblesse morale ?

 

Les théoriciens de l’égoïsme

L’égoïsme, entendu comme théorie univoque de la motivation humaine, soutient que toute action individuelle est en dernier ressort dirigée vers l’augmentation de son propre bien-être ou la réduction de son malaise. Cette position a trouvé l’un de ses interprètes les plus brillants dans le philosophe Thomas Hobbes. Dans son œuvre principale, Le Léviathan (le monstre primordial biblique, symbole du chaos et de la destruction), il considère, à l’inverse du Français Jean-Jacques Rousseau, mais surtout de la tradition classique antérieure, l’homme comme un être violent et sauvage, enclin à la destruction de l’autre, perçu comme un rival dans la course à l’accaparement des biens indispensables à la vie. Seul un pouvoir fort, comme celui du souverain, peut endiguer une telle portée destructrice[1]. Sa conception de la vie peut être résumée par la célèbre formule homo homini lupus (en réalité forgée par Plaute dans l’Asinaria).

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La question : « altruisme ou égoïsme ? » se révèle donc mal posée. La réponse la plus exacte est : les deux, en configurations complexes qui varient selon les contextes, les cultures, les phases du développement et les domaines motivationnels. Reconnaître cette complexité ne représente pas une capitulation intellectuelle, mais l’acceptation d’une vérité plus riche sur la condition humaine, qui est toujours plus vaste et échappe à toute tentative réductionniste. C’est précisément de cette reconnaissance que tire ses racines une éthique respectueuse de la complexité.

À la base de la vision égoïste se trouve un malentendu : elle identifie le soin de soi à l’égoïsme, et l’altruisme à l’absence de motivations. L’amour de soi et celui d’autrui sont au contraire les deux pôles indispensables de l’agir humain, qui ne se posent pas nécessairement en opposition l’un à l’autre. On le verra plus précisément dans un prochain article, où nous analyserons le comportement altruiste.

 

© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr n.0725

 

 

La relation entre altruisme et égoïsme est sans aucun doute l’un des thèmes les plus fascinants et controversés, qui touche à de multiples disciplines – de la philosophie morale à la psychologie évolutionniste, de la sociobiologie à l’économie comportementale –, remettant en question les fondements mêmes de la nature humaine. Les êtres humains sont-ils intrinsèquement enclins à la coopération et au sacrifice pour le bien d’autrui, ou chaque action, apparemment désintéressée, cache-t-elle des motivations égocentriques ? Cet article présente et discute les arguments des partisans de l’égoïsme, renvoyant à une prochaine contribution le traitement de l’altruisme.

 

 

[1] Cf Th. Hobbes, Leviatano, vol. 1, Firenze, La Nuova Italia, 1988, 13; 120.

[2] Ch. Darwin, L’origine delle specie, Torino, Boringhieri, 1959 (trad. dalla 6a ed. del 1872), 523 s.

[3] Dans la sixième et dernière édition de L’origine delle specie Darwin introduit cependant quelques ajouts significatifs, notamment la mention de Dieu, considéré comme « l’esprit » des lois de la nature ; l’interaction entre les formes vivantes ne serait donc pas attribuable au hasard ni à la simple survie du plus apte.(cf. ibid, 524).

[4] H. Spencer, Principles of Biology, vol. I, London, Williams and Norgate, 1864, 444 s. Cfr R. Visone, Prima dell’evoluzione. Le radici politiche della filosofia di Spencer e la Social Statics del 1850, Firenze, Le Càriti, 2010; A. La Vergata, Guerra e darwinismo sociale, Soveria Mannelli (Cz), Rubbettino, 2005.

[5] « D’un point de vue moral, le monde animal s’apparente à un combat de gladiateurs. Les créatures sont bien traitées et envoyées au combat, où seules les plus fortes, les plus vives et les plus rusées survivent. Le spectateur n’a même pas besoin de lever le petit doigt, car aucune pitié n’est accordée. […] La vie était une lutte ouverte et perpétuelle, et, hormis les liens familiaux, limités et temporaires, la guerre de chacun contre tous, dont parle Hobbes, constituait l’état normal de l’existenc » (Th. H. Huxley, «Struggle for Existence and its Bearing upon Man», in Nineteenth Century, febbraio 1888, 165

[6] « Homo homini lupus : qui a le courage de contester cette affirmation après toutes les expériences de la vie et de l’histoire ? […] L’existence de cette tendance à l’agression, que nous pouvons découvrir en nous-mêmes et que nous pouvons légitimement supposer chez les autres, est le facteur qui perturbe nos relations avec autrui et contraint la civilisation à un grand gaspillage d’énergie.» (S. Freud, Il disagio della civiltà, in Id., Opere, vol. X, Torino, Bollati Boringhieri, 1978, 599 s.; cfr Id., L’avvenire di un’illusione, Torino, Bollati Boringhieri, 1990, 52-56).

[7] R. Dawkins, Il gene egoista. La parte immortale di ogni essere vivente, Milano, Mondadori, 1995, 15. Nella Prefazione, Dawkins tuttavia dichiara di essere soprattutto interessato a «esaminare la biologia dell’egoismo e dell’altruismo» (p. 4).

[8] « Puisque le reste de la population est constitué d’individus, chacun essayant de maximiser son propre succès, la seule stratégie qui perdurera sera celle qui, une fois évoluée, ne peut plus être améliorée par aucun individu déviant […], lorsqu’une stratégie ESS est atteinte, elle demeure : la sélection pénalise toute déviation qui nous en éloigne.» (R. Dawkins, Il gene egoista…, cit., 74 s.).

[9] Cf. J. Feinberg, «Psychological Egoism», in R. Shafer-Landau (ed.), Ethical Theory: An Anthology, Hoboken, Wiley, 2013, 167-177.

[10] R. D. Precht, L’arte di non essere egoisti, Milano, Garzanti, 2012, 137 s.

[11] C. Ranci, Il volontariato, Bologna, il Mulino, 2006, 62.

[12] Cf. Tommaso d’Aquino, s., Summa Theologiae, I-II, q. 2, a. 6; cfr anche q. 4, a.2.

[13] L’Ultimatum Game est un test utilisé en psychologie morale et en économie. Un joueur reçoit une somme d’argent et décide de la part à partager avec un autre joueur, qui peut alors accepter ou refuser. S’il accepte, l’argent est partagé comme proposé ; s’il refuse, les deux joueurs perdent tout. D’un point de vue purement égoïste, il faudrait accepter toute offre, car c’est mieux que rien. Cependant, lorsque l’offre est trop basse, elle est souvent refusée : on préfère ne rien recevoir plutôt qu’une somme jugée injuste. Ce jeu vise à démontrer comment le sens de la justice prime souvent sur l’utilité.: cfr A. Mancini – F. Mancini, «Do not play God: contrasting effects of deontological guilt and pride on decision-making», in Frontiers Psychology (https://tinyurl.com/2hwtwdb4), 25 agosto 2015.

[14] Ce jeu vise à tester le lien entre intérêt personnel et bien commun : chaque participant décide secrètement de sa contribution à un bien public bénéficiant à tous. D’un point de vue égoïste, chacun pourrait s’abstenir de contribuer, espérant que les autres agiront différemment. Dans ce cas, une situation d’appauvrissement général se crée, décourageant les choix égoïstes: cf. A. Gunnthorsdottir – D. Houser – K. McCabe, «Disposition, history and contributions in public goods experiments», in Journal of Economic Behavior & Organization 62 (2007/1) 304-315.

[15] Cfr S. Bonino, Altruisti per natura, Roma – Bari, Laterza, 2012; L. Cozolino, Il cervello sociale: neuroscienze delle relazioni umane, Milano, Raffaello Cortina, 2008; J. T. Godbout, Quello che circola fra noi. Dare, ricevere, ricambiare, Milano, Vita e Pensiero,

[16] Cfr L. Margulis – D. Sagan, Dazzle Gradually: Reflections on the Nature of Nature, Vermont, Chelsea Green, 2007. Degno di nota è anche il seguente volume, sulle basi biologiche dell’altruismo: M. Casiraghi – T. Pievani, Uniti per la vita. Storie di simbiosi e cooperazione, Bologna, il Mulino, 2025.

[17] Dawkins porta questi esempi di meme, descrivendone le caratteristiche peculiari: «Melodie, idee, frasi, mode, modi di modellare vasi o costruire archi. Proprio come i geni si propagano nel pool genico saltando di corpo in corpo tramite spermatozoi o cellule uovo, così i memi si propagano nel pool nemico saltando di cervello in cervello tramite un processo che, in senso lato, si può chiamare imitazione. Se uno scienziato sente o legge una buona idea, la passa ai suoi colleghi e studenti e la menziona nei suoi articoli e nelle sue conferenze. Se l’idea fa presa, si può dire che si propaga diffondendosi di cervello in cervello» (R. Dawkins, Il gene egoista…, cit., 201).

[18] Cfr.G. Cucci, Fraternità impossibile? Risvolti psicologici, Assisi (Pg), Cittadella, 2022, 71-87.

 

 

 

 

Giovanni Cucci SJ

Auteur à la Civilta Cattolica.

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