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DÉFIS ET OPPORTUNITÉS POUR LA FAMILLE EN EUROPE

Dix ans après la publication de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia (2016), il est bon de faire le point sur la situation du couple et de la famille en Europe. Nous vivons à la fois une époque de changements sociétaux extrêmement importants qui pèsent sur l’institution familiale, mais aussi un moment d’opportunité unique pour la vérité évangélique de celle-ci. Un certain nombre de facteurs de nos sociétés doivent être pris en compte avec lucidité. Ils sont particulièrement notables en Europe mais vont bien au-delà.

Nous commencerons par aborder les défis d’aujourd’hui avant d’essayer de donner des pistes d’action pour le futur enracinées dans des expériences présentes[1].

 


Une société toujours plus âgée

Tout d’abord, nos sociétés connaissent un nombre de personnes âgées comme jamais dans l’histoire de l’humanité. En Italie, pour ne prendre qu’un exemple, 25 % de la population a plus de 65 ans et l’âge moyen de la population est supérieur à 46 ans[2]. Jamais dans l’histoire de l’humanité, le monde n’avait connu une telle proportion de vieux. Le fait que l’âge au premier enfant tend inexorablement à augmenter (souvent au-delà de trente ans) vieillit toute la structure familiale. Le Pape François insistait beaucoup sur le rôle des grands-parents mais les grands-parents de demain vont commencer à être ces personnes des années 60 beaucoup plus fragiles et individualistes que la génération de la guerre et de l’après-guerre. Nous sommes une société de plus en plus vieille, de plus en plus individuelle et de plus en plus inadaptée pour des familles nombreuses et de jeunes enfants.

 

L’effondrement de la natalité

L’effondrement de la natalité est le phénomène qui frappe le plus dans nos sociétés. Un grand nombre de couples choisissent de ne pas avoir d’enfants (par exemple environ 30 % en Italie selon l’ISTAT dès 2011) et les familles nombreuses se font rares. L’ensemble des facteurs qui poussent à la dénatalité sont très nombreux : nous y reviendrons –  le nouveau modèle éducatif de l’éducation dite ‘bienveillante’ qui épuise les parents, le retard croissant de l’âge au mariage, la priorité donnée à l’épanouissement par le travail, l’allongement des cursus scolaires et universitaires, étroitement liés au marché du travail, les difficultés financières et de logement pour les jeunes dans des pays de plus en plus gérontocratiques, l’éco-anxiété, la discrimination rampante à laquelle font face les jeunes mères, l’augmentation structurelle de l’infertilité accentuée par le retard au mariage, l’immaturité affective et émotionnelle croissante par absence de vrais seuils d’entrée dans l’âge adulte, etc. La plupart des pays européens ont un indice de fécondité très bas, qui entraîne une division par deux de la population à moyen terme (hors immigration)[3]. Là encore, cela n’avait jamais été connu dans l’histoire de l’humanité.

On ne dit pas assez l’impact de cette réalité démographique qui n’épargne pas les catholiques. Cela crée en retour une angoisse existentielle, et civilisationnelle, quand les autochtones en Europe constatent le massif changement de population en cours.

Cette dénatalité forte depuis des décennies a un autre effet indirect : le pourcentage d’enfants uniques a fortement augmenté et les enfants uniques partent avec un ‘handicap’ social : ils sont moins aptes au mariage ou à la vie religieuse ayant toujours été au centre de la famille et souvent gâtés. Quand ils ne sont pas gâtés, Ils subissent fréquemment une forte pression pour réussir suivant les critères parentaux. On le voit en Chine[4] comme en Italie. Ils feront Statistiquement des conjoints plus fragiles.

 

L’évolution du système de valeurs

Les valeurs mises en avant par la culture dominante défavorisent l’engagement dans le long terme et la fidélité. Le système de valeur de l’Occident a considérablement changé : le principe de plaisir et l’individualisme ont pris une place première tandis que savoir gérer la frustration, endurer dans la constance, cette valeur chrétienne centrale pour saint Paul, la upomoné, soit la ‘persévérance, constance, courage, patience, endurance’, a moins de valeur. Les individus – qui n’ont pas été habitués à vivre dans le manque et la solidarité comme les générations nombreuses de l’après-guerre – cèdent plus facilement devant la difficulté. On entend ces phrases : ‘je ne suis pas destiné à être malheureux’, ‘dans cette relation, je suis perdant : cela ne peut plus durer’, ‘je veux vivre un peu pour moi’, ‘pourquoi je devrais sacrifier ma carrière, mon job, mes amis ?’, etc.

C’est la société globale qui risque de devenir un ensemble d’enfants gâtés. Sans surprise, ce sont les familles nombreuses catholiques – ou juives ou musulmanes – pratiquantes où les enfants ont des activités extérieures, où les écrans sont plus ou moins bannis, qui s’en tirent le mieux. Ce qui ne veut pas dire que tout y est rose ! Car il est vain de vouloir s’isoler complètement de la société globale. Le mariage n’est plus du tout une évidence sociale et la conception catholique du mariage est de plus en plus éloignée de ce que vivent les jeunes adultes. Pourtant, la famille demeure une valeur plébiscitée par toutes les enquêtes d’opinion.

 

Le poids cumulé des séparations

C’est un tabou social mais on ne saurait sous-estimer la fragilisation des enfants de divorcés et séparés. La violence psychologique du divorce et les traumatismes que les séparations entraine est généralement passé sous silence en Europe. Et l’État s’en désintéresse alors que toutes les études montrent l’impact social négatif de ce fait (moindre réussite scolaire, violences scolaires, background des prisonniers, pression sur le logement, isolement des mères monoparentales, mésestime de soi, etc.). C’est un sujet difficile et tout le monde parle dans les dîners mondains de ces divorces ‘qui se passent très bien’, de ces enfants qui ‘s’en sortent très bien’. Pas entièrement faux sans doute vu la banalisation du fait mais cela sous-estime la façon dont le divorce des parents affecte les enfants et les dissuade en profondeur de s’engager dans le mariage ou alors rend leur angoisse plus grande au moment de s’engager. Or le pourcentage d’enfants qui grandissent dans ce type d’environnement est important[5].

 

La question de genre

Une étude sérieuse de l’INED (Institut national d’études démo-graphiques) publiée en avril 2025 en France montre que seul 80 % des jeunes femmes de 18 à 29 ans s’identifient comment hétérosexuelles. Des jeunes filles de quinze confient aujourd’hui avoir eu des relations intimes avec leur meilleure amie tout en affirmant simultanément être tranquillement hétérosexuelles. Les chiffres varient selon les pays mais la tendance est claire. Les chiffres varient d’un pays à l’autre, mais la tendance est claire. Cela rendra évidemment plus difficile pour ces personnes – une minorité significative – le choix du mariage chrétien ; nous commençons à avoir dans le cadre de nos préparations au mariage des fiancés qui confient leurs expériences homosexuelles ou leurs hésitations intérieures sur le genre. Cela fragilise leur engagement.

On constate une tendance lourde, certes favorisée par la culture médiatique ‘à la mode’, mais qui la dépasse, du nombre de jeunes se définissant comme ‘trans’. Cette fragilisation de la frontière de genre, cette incertitude émotionnelle et affective, affecte la nouvelle génération et doit encore trouver sa place dans nos préparations au mariage. Même si nous sommes accueillants et bienveillants envers toute personne, il nous faut aussi reconnaître que cela rend l’engagement et la fidélité plus difficile. On constate aussi des divorces inattendus de couples mariés depuis une vingtaine d’année et où le conjoint part avec une personne de son sexe.

Il faudrait ajouter un facteur capital à ne pas négliger : l’omniprésence de la pornographie. Elle touche surtout les jeunes garçons (surtout mais pas que) dès 11/12 ans (et parfois plus jeunes) et affecte durablement leur rapport au sexe et aux femmes. Le combat contre cette addiction doit être une priorité politique absolue des Églises. De nombreux sexologues ont bien prouvé les dommages que cela crée sur la sexualité conjugale et les jeunes adultes[6], contribuant encore un peu plus à fragiliser un lien déjà de soi complexe et délicat. Au-delà du porno, la culture numérique avec ses effets pervers doit être prise en compte.

 

La réalité de l’éco-anxiété

Le réchauffement climatique pèse sur les jeunes générations d’une manière qui ne doit pas être sous-estimée. Entre 12 et 25 % des jeunes adultes en Europe déclare ne pas vouloir d’enfants en raison de la situation présente de la planète[7]. La crise climatique qui augmente, tout comme l’essoufflement du modèle démocratique et la montée des climato-sceptiques, crée un climat anxiogène qui fragilise l’idée d’un engagement sur le long terme où donner la vie est perçu comme une clef de la joie et du bonheur. Ce qui constitue pourtant le cœur de la vision chrétienne et évangélique : c’est en donnant généreusement de notre temps et de nos ressources, en nous donnant librement à autrui, qu’on trouve sa joie. Cette vision est de moins en moins partagée.

Tous ces facteurs fragilisent l’engagement dans le mariage. Mais comme nous y invitait le pape François : « La plupart des rêves de Dieu sur la communauté humaine se réalisent dans la famille. Nous ne pouvons donc pas nous résigner à son déclin au nom de l’incertitude, de l’individualisme et du consumérisme, qui envisagent un avenir fait d’individus qui ne pensent qu’à eux-mêmes »[8].

Quels sont alors les motifs d’espérance ? et les axes pastoraux qui sont déjà porteurs d’avenir et qui pourraient être développés ? Nous aimerions maintenant proposer quelques intuitions et présenter quelques nouvelles initiatives pastorales.

 

Retrouver le sens évangélique de l’union conjugale

Nous avons une opportunité historique de revenir au modèle conjugal évangélique. Pendant des siècles, le mariage a été déterminé par des coutumes culturelles ancestrales dans le cadre d’un modèle patriarcal extrêmement puissant et ancien. Que ce soit les coutumes latines, germaniques ou sémitiques. Or le modèle évangélique a représenté une révolution. Lorsque Paul déclarait : « Ce n’est pas la femme qui dispose de son propre corps, c’est son mari ; et de même, ce n’est pas le mari qui dispose de son propre corps, c’est sa femme » (1 Co 7,3), il établissait un principe d’égalité et de réciprocité que, souvent, historiquement, nous n’avons pas été capables de vivre. Ou lorsqu’un de ses disciples préfaçait ainsi son exhortation aux époux : « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres » (Ep 5,21). Les uns aux autres ! Or les chrétiens se sont, dans l’ensemble, rangés dans le modèle patriarcal où la femme était un être inférieur destiné à l’obéissance.

Durant le dernier millénaire, malgré le combat de l’Église pour la liberté et pour le sacrement, les mariages en Occident étaient souvent arrangés pour des intérêts matériels que ce soit pour les nobles ou les paysans. C’est le mariage social bourgeois qui faisait que beaucoup de couples restaient ensemble alors qu’ils ne vivaient en rien l’idéal évangélique. Cette ère est heureusement révolue. La question des violences intrafamiliales dans le monde catholique est encore très taboue alors même que l’enseignement de l’Église est clair. Combien de femmes encore aujourd’hui se refusent à envisager la séparation d’avec un mari violent en partie parce qu’elles pensent que l’Église l’interdit alors que ce n’est pas le cas.

Le niveau d’attentes vis-à-vis du mariage a augmenté et, au fond, c’est heureux : nous ne pouvons plus contenter de quelques critères minimaux (‘il ne bat pas, ne trompe pas et ne boit pas’). Il nous faut vivre l’échange gratuit, la communication, le considérer l’autre comme supérieur à soi-même, ne pas être jaloux de son conjoint, trouver des espaces de respiration et de communion. Le défi est immense mais il est beau. Se marier est devenu un vrai choix libre auquel personne n’oblige. Or c’est ce qu’avait voulu Jésus. Comme le disait en substance un théologien, ‘en faisant du célibat pour le Royaume un choix légitime, le Christ a fait du mariage une vocation’[9]. Nul n’est en effet obligé de se marier et se marier n’est légitime qu’en tant que choix pour cette forme de vie pour accomplir son engagement baptismal à aimer comme le Christ. Certes, il ne faudrait pas que les attentes soient démesurées.

Le théologien moraliste Xavier Lacroix aimait dire, avec humour mais profondeur théologique, qu’il ne faut pas attendre de son conjoint ce que Dieu seul peut donner. Il faut éviter l’excès d’idéalisation ! D’un autre côté, si le mariage est vraiment un chemin de sainteté, alors il lui faut tendre vers le meilleur et le plus évangélique. Il nous faut à la fois éviter le discours trop idéalisé sur le mariage, parfois facile dans l’Église (et les attentes sont chez certains jeunes catholiques excessives) et, en même temps, souligner la beauté et la difficulté du défi conjugal : c’est bien parce que ce n’est pas facile que cela peut être un vrai chemin de sainteté !

 

Le couple comme lieu d’évangélisation

Du fait de la crise morale, spirituelle, écologique et anthropologique de notre temps, les couples chrétiens peuvent plus que jamais devenir une lumière et une boussole pour nos contemporains. Pour favoriser cela, l’Église peut certainement être encore davantage présente pastoralement auprès des familles. Comment faire pour que les catholiques soient mieux armés pour pouvoir prendre la décision de s’engager dans le mariage et d’y avoir des enfants ? Et reçoivent des outils pour durer dans leur engagement. C’est une question majeure qui devrait mobiliser nos meilleures ressources intellectuelles et spirituelles. Il y a de la place pour des initiatives pastorales créatives et originales.

Pour commencer, il s’agit de favoriser tout ce qui promeut l’autonomie affective et l’ouverture aux autres : le mouvement scout et tous les mouvements de jeunesse en général, sont absolument capitaux et c’est l’un des rares lieux où les jeunes se socialisent et grandissent dans leur foi, portés par des adultes engagés. Certaines paroisses se remettent à créer des patronages et cela devrait être une priorité : sortir des gamins surprotégés, obnubilés par les écrans qui, en réalité, les isolent et les dépriment, pour les mettre en contact avec autrui.

En deuxième lieu, nous constatons que la proposition de l’Église en ce qui concerne la préparation au mariage est, dans l’ensemble, vraiment bien, assumée par des laïcs engagés, abordant les sujets importants (la liberté, la stérilité, l’argent, les beaux-parents, le handicap, le poids du travail, les enfants, le pardon, etc.). Mais le problème se trouve souvent dans l’après. Combien de couples appartiennent à des équipes de couple en paroisse ? Ou à des mouvements conjugaux comme les Équipes Notre Dame ou Amour et vérité, présents dans toute l’Europe ? Ils ne protègent pas des divorces et de l’abrutissement professionnel[10] mais ils sont une véritable aide. Les retraites pour couples existent mais elles ne sont fréquentées que par 1 % des couples catholiques et profitent en général à ceux qui vont bien, illustrant cette maxime, lucide spirituellement mais terrible, de Jésus : « Ceux qui ont recevront encore et ceux qui n’ont rien se verront enlever même ce qu’ils ont » (cf. Mt 25,29).

 

Des lieux pour aider les couples et les familles.

Il y a une initiative née en France qui me parait devoir être promue : les Maisons de la famille[11]. Leur slogan est : ‘Et si vous preniez du temps pour vous, votre couple, votre famille ? ’. Elles sont un lieu d’accueil pluridimensionnel, offrant un service qualifié de conseillers conjugaux, d’aide pour les enfants et les ados, les mamans seules, les familles recomposées, etc. Lorsqu’elles expriment ainsi leurs objectifs, il me semble qu’elles disent ce que pourraient dire toutes les paroisses et diocèses : Elles « accueillent et accompagnent de manière inconditionnelle toutes les personnes, quelles que soient leur origine, leurs convictions ou leur situation familiale, qui aspirent à construire et développer des relations de qualité et dans la durée avec leur famille et leurs proches ». Leur objectif est de favoriser une « société où chaque personne consacre du temps pour apprendre à mieux aimer son conjoint, ses enfants, son entourage  ; où, spontanément, les couples font appel à un appui professionnel pour traverser leurs difficultés ; où les parents se forment afin de remplir pleinement leur rôle de premiers éducateurs de leurs enfants ; où les jeunes, les parents, les couples, les solos, fragilisés dans leur vie affective, trouvent des lieux pouvant les accompagner et les aider à avancer »[12].

 

Oui, le pape François avait raison de dire : « Le bien de la famille est déterminant pour l’avenir du monde et de l’Église »[13]. Oui, « notre tâche pastorale la plus importante envers les familles est de renforcer l’amour et d’aider à guérir les blessures »[14].

Sur un format plus léger, il convient d’évoquer les Accueils Louis et Zélie Martin qui accueillent toutes les familles dans plusieurs pays (France, Espagne, Belgique, Suisse)[15]. Leurs bénévoles formés aident à orienter vers des professionnels compétents. L’idée est que peu à peu le réflexe de pouvoir trouver dans l’Église une aide, généreuse et compétente, pour son couple et sa famille soit naturelle. Un des soucis cependant est que les couples répugnent à consulter et à se faire aider. Quand ils le font, il est souvent trop tard (en moyenne deux ans après le début des soucis) : il faudrait créer un climat social et ecclésial où il soit normal et naturel pour un couple de demander de l’aide, de reconnaître des vulnérabilités. La parole des pasteurs – prêtres et évêques – doit y encourager avec vigueur et simplicité.

 

Des propositions innovantes

Certains diocèses et paroisses organisent des fêtes de l’alliance ou de la famille, parfois avec renouvellement des engagements du mariage, parfois non. Nous pourrions peut-être faire davantage pour souligner notre estime pour le mariage dans la liturgie elle-même. Après l’exhortation apostolique Amoris laetitia, il sera important de développer de nouvelles propositions de messes votive, pour l’anniversaire de mariage, pour les couples en attente d’enfant ou en difficulté. De même nos propositions pastorales pour les couples déjà mariés, pour ceux vivant des difficultés spécifiques doivent encore croitre et beaucoup de fidèles y travaillent. On constate le succès des pèlerinages des pères de famille qui permet à des hommes de parler entre eux[16]. Corollairement, les rencontres de mères de famille rencontrent aussi un vrai succès.

Certaines paroisses utilisent la Saint Valentin, au cœur de l’hiver, pour faire des dîners non seulement pour les fiancés mais aussi pour les couples mariés. On pourrait imaginer des journées de la famille sur le modèle des ‘journées du pardon’ : une journée de conférences, prières, activités pour les enfants, propositions d’accompagnement avec un conseiller conjugal, le sacrement de réconciliation, l’échange avec un couple plus âgé, etc., le tout dans un cadre festif et spirituel. Ainsi une fête consumériste et creuse peut devenir le support d’une proposition pastorale signifiante.

Un théologien américain spécialiste du couple et de la famille, qui a enseigné la théologie de la famille à l’université Notre Dame (1970-1983), Stanley Hauerwas, a, de façon célèbre, écrit cette phrase : « Les chrétiens ne placent pas leurs espérances en leurs enfants mais bien plutôt leurs enfants sont le signe de leur espérance ». Il poursuit : « espérance qu’en dépit des signes du contraire, Dieu n’a pas abandonné ce monde. C’est parce que nous avons confiance en Dieu que nous avons suffisamment confiance en nous-mêmes pour appeler de nouvelles vies à l’existence, même si nous ne pouvons pas être certains que nos enfants partageront notre mission »[17]. L’enfant est signe de notre foi en Dieu, mais il n’est pas celui qui justifie nos vies. On pourrait alors adapter cette expression à notre présente situation en Europe : « Les chrétiens ne placent pas leurs espérances dans la famille mais bien plutôt leurs familles sont le signe de leur espérance ».

 

En conclusion, nous proposons aux lecteurs huit pistes de réflexion pour l’avenir de la famille dans l’Église :

 

  1. Les mouvements de jeunesse en général, les patronages, et tout ce qui permet aux jeunes de grandir en autonomie, de développer leurs capacités relationnelles et de grandir dans une foi personnelle doit être une priorité. C’est ce qui prépare le mieux les jeunes à s’engager dans le mariage (ou la vie consacrée). C’est semer pour le futur.

 

  1. La lutte contre la pornographie, avec toutes les personnes de bonne volonté dans la société civile, doit être une priorité. Ses dégâts sur la vie conjugale sont considérables. Tout ce qui contribue à protéger le plus longtemps possible les mineurs doit être fait ainsi que des sessions et conscientisations à ce sujet. Le combat légal doit être accompagné d’une éducation positive à l’affectivité beaucoup plus sérieuse qu’aujourd’hui (dans les écoles et paroisses).

 

  1. Le service de la vie conjugale doit être une priorité pastorale centrale permettant aux familles d’avoir des lieux dédiés d’écoute et d’accueil appuyés sur la compétence de professionnels, soutenus par les paroisses. L’Église doit signifier son désir d’aider les couples et les familles en y consacrant du temps, de l’argent, des prêtres et des laïcs engagés, pas seulement par des mots.

 

  1. La formation des prêtres sur les questions de pastoral counseling doit être sérieusement augmentée. La formation dans les séminaires est encore trop souvent théorique ou reportée aux stages et ne laisse pas suffisamment de place à l’accompagnement des couples et des familles. La formation doit être professionnelle, sérieuse et permanente. Les prêtres doivent être formés à l’écoute attentive et être capables d’orienter vers des couples formés et des professionnels compétents.

 

  1. La croissance inéluctable de la question de l’infécondité et de la stérilité oblige à prendre au sérieux cette question encore davantage et à offrir des espaces de parole et de soutien aux couples concernés, si possible en groupe et accompagnés par des professionnels. Parfois, les milieux catholiques sont à ce point vitalistes que leur foi même rajoute de la souffrance à la souffrance.

 

  1. Les moyens de communication modernes doivent être investis de façon créative et intelligente, par exemple avec des podcasts courts et faits par des équipes (comme le podcast ‘pour prendre soin de votre couple’ du parcours ensemble des Équipes Notre Dame).

 

  1. Il serait bon que des fêtes liturgiques mettent en lumière la sainteté conjugale. Pour l’Antiquité, il serait bon que les couples apostoliques Prisca et Aquila, Andronius et Junia, soient mis en avant par une solennité liturgique qui célèbre les couples engagés dans la mission évangélisatrice de l’Église. Un autre choix pourrait être celui des époux Louis et Zélie Martin, fêtés le 18 juillet. Ils sont bien connus et leurs parcours de vie conjugale est une vraie source d’espérance. Lors d’un message publié le 18 octobre 2025, pour les dix ans de leur canonisation, le pape Léon XIV souhaitait « que cet anniversaire soit une occasion de faire mieux connaître la vie et les mérites de ces époux et parents incomparables, afin que les familles, si chères au cœur de Dieu mais aussi parfois si fragiles et éprouvées, puissent trouver auprès d’eux, en toutes circonstances, le soutien et les grâces nécessaires pour continuer la route »[18]. Il serait également opportun que la célébration de la messe montre plus clairement l’importance des chrétiens mariés dans la vie de l’Église[19].

 

  1. Enfin, il faut rappeler, d’une part, que les blessures causées par le péché originel seront présentes jusqu’à la fin des temps et, d’autre part, que la société moderne est très corrosive pour les couples tant le monde des valeurs promu par le monde médiatique et l’atmosphère culturelle générale est aux antipodes des valeurs évangéliques et que les individus sont plus fragiles, moins structurés, plus anxieux. Il faut donc promouvoir la figure de la Samaritaine et multiplier les propositions pastorales pour les nombreux ‘blessés du mariage’ : l’Église est cet ‘hôpital de campagne’ qui accueille tous les baptisés avec un cœur maternel.

 

 

© Éditions Parole et Silence | La Civilta Cattolica, 2026 – LCCfr n.0825

 

 

Dix ans après l’exhortation apostolique du pape François, Amoris Laetitia (2016), cet article dresse un bilan de la situation des couples et des familles en Europe. Nous vivons une époque de profonds bouleversements sociaux qui transforment l’institution familiale et offrent une occasion unique de diffuser la vérité évangélique sur la famille. Il est essentiel d’examiner avec lucidité un certain nombre de facteurs à l’œuvre dans nos sociétés : particulièrement visibles en Europe, ils dépassent néanmoins ses frontières. L’auteur aborde d’abord les défis actuels, puis propose des pistes d’action pour l’avenir, en s’appuyant sur les expériences ecclésiales contemporaines.

 

[1] Cet article reprend en partie une conférence faite le 9 novembre 2025 à l’occasion de la rencontre à Rome des délégués famille des conférences épiscopales d’Europe (CCEE) et reprise en partie dans l’Avvenire du 23 novembre 2025.

[2] Cf. Istat, «Censimento e dinamica della popolazione. Anno 2024», in https://tinyurl.com/5cxbd26w

[3] Cf. M. Rastoin, « L’invecchiamento della popolazione mondiale e il futuro dell’umanità » Civiltà Cattolica 3935 (2014) 444-456.

[4] Cf. Xinran, L’enfant unique, P. Picquier, 2018.

[5] On estime qu’en 2023, en France, environ 30 % des enfants mineurs ne vivent pas avec leurs deux parents biologiques : 23 % vivent dans une famille monoparentale (le plus souvent avec leur mère), 10 % dans une famille recomposée (avec un parent et un beau-parent). En Italie, les estimations tournent autour de 20 à 25 %.

[6] Cf. parmi d’autres, Thérèse Hargot, Tout le monde en regarde (ou presque): Comment le porno détruit l’amour Albin Michel, 2024. Ou encore, Matthew Fradd, The Porn Myth: Exposing the Reality Behind the Fantasy of Pornography, Ignatius, 2017.

[7] Cf France ~12,2% (Ined 2024); Finlande ~15% (Family Barometer 2023); Belgique ~13% (25-35 anni, inchiesta VUB); Espagne ~20% (CIS 2024); Allemagne ~20% (Destatis 2022); Italie ~21% (Istat); Pays-Bas~20-25% (TFR et CBS); Suède ~25% (Uppsala 2025).

[8] Message du 30 mai 2023.

[9]  « Le christianisme […] considère la vie de célibataire comme une forme de vie légitime […]. Il a ouvert la voie à la vision romantique du mariage et de la famille, créant un cadre institutionnel qui rend le mariage volontaire. » Stanley Hauerwas, A Community of Character: Toward a Constructive Christian Social Ethic, University of Notre Dame Press, 1981, p. 174.

[10] Le workaholism, le burn-out et la dépression sont devenues des menaces majeures sur le couple.

[11] Les Maisons Familya (familya.fr), créées en 2013, existent dans plusieurs diocèses.

[12] https://www.familya.fr/notre-reponse.html

[13] Cf. Amoris laetitia, n°31.

[14] Cf. Amoris laetitia, n°246.

[15] Cf. https://www.accueillouisetzelie.fr/.

[16] Cf. https://www.peledesperes.org/. Cf. Benoît de Blanpré, Lettre aux pères de famille, Mame, 2025.

[17] Cf. Stanley Hauerwas, A Community of Character, Notre Dame University Press, 1991, p. 191.

[18] Cf. https://press.vatican.va/content/salastampa/it/bollettino/pubblico/2025/10/18/0769/01360.html

[19] On peut se souvenir que c’est Jean XXIII qui a fait ajouter, à l’initiative d’un évêque croate Mgr Strossmayer, le 8 décembre 1962 « et saint Joseph son époux » dans le canon romain qui allait aussi dans le sens de valoriser le mariage. Addition étendue aux prières eucharistiques 2, 3, 4 en 2013.

 

 

 

Marc Rastoin SJ

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